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Message par Adena H. le Lun 31 Aoû - 16:34

Victor Hugo — Odes et Ballades

Louis XVII

I

En ce temps-là, du ciel les portes d'or s'ouvrirent ;
Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent ;
Tous les cieux un moment brillèrent dévoilés ;
Et les élus voyaient, lumineuses phalanges,
Venir une jeune âme entre de jeunes anges
Sous les portiques étoilés.

C'était un bel enfant qui fuyait de la terre ;
Son œil bleu du malheur portait le signe austère ;
Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants ;
Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,
Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête
La couronne des innocents.

II

On entendit des voix qui disaient dans la nue :
-"Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue ;
Viens, rentre dans ses bras pour ne plus en sortir ;
Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,
Séraphins, prophètes, archanges,
Courbez-vous, c'est un roi ; chantez, c'est un martyr !"

-"Où donc ai-je régné ? demandait la jeune ombre.
Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi.
Hier je m'endormis au fond d'une tour sombre.
Où donc ai-je régné ? Seigneur, dites-le moi.
Hélas ! mon père est mort d'une mort bien amère ;
Ses bourreaux, ô mon Dieu, m'ont abreuvé de fiel ;
Je suis un orphelin ; je viens chercher ma mère,
Qu'en mes rêves j'ai vue au ciel."

Les anges répondaient : - "Ton Sauveur te réclame.
Ton Dieu d'un monde impie a rappelé ton âme.
Fuis la terre insensée où l'on brise la croix.
Où jusque dans la mort descend le régicide,
Où le meurtre, d'horreurs avide,
Fouille dans les tombeaux pour y chercher des rois."

- "Quoi ! de ma lente vie ai-je achevé le reste ?
Disait-il ; tous mes maux, les ai-je enfin soufferts ?
Est-il vrai qu'un geôlier, de ce rêve céleste,
Ne viendra pas demain m'éveiller dans mes fers ?
Captif, de mes tourments cherchant la fin prochaine.
J'ai prié : Dieu veut-il enfin me secourir ?
Oh ! n'est-ce pas un songe ? a-t-il brisé ma chaîne ?
Ai-je eu le bonheur de mourir ?

"Car vous ne savez point quelle était ma misère !
Chaque jour dans ma vie amenait des malheurs ;
Et, lorsque je pleurais, je n'avais pas de mère
Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes pleurs.
D'un châtiment sans fin languissante victime,
De ma tige arraché comme un tendre arbrisseau,
J'étais proscrit bien jeune, et j'ignorais quel crime
J'avais commis dans mon berceau.
"Et pourtant, écoutez : bien loin dans ma mémoire,
J'ai d'heureux souvenirs avant ces temps d'effroi ;
J'entendais en dormant des bruits confus de gloire,
Et des peuples joyeux veillaient autour de moi.
Un jour tout disparut dans un sombre mystère ;
Je vis fuir l'avenir à mes destins promis ;
Je n'étais qu'un enfant, faible et seul sur la terre,
Hélas ! et j'eus des ennemis !

"Ils m'ont jeté vivant sous des murs funéraires ;
Mes yeux voués aux pleurs n'ont plus vu le soleil ;
Mais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères,
Vous m'avez visité souvent dans mon sommeil.
Mes jours se sont flétris dans leurs mains meurtrières,
Seigneur, mais les méchants sont toujours malheureux ;
Oh ! ne soyez pas sourd comme eux à mes prières,
Car je viens vous prier pour eux."

Et les anges chantaient : - "L'arche à toi se dévoile,
Suis-nous ; sur ton beau front nous mettrons une étoile.
Prends les ailes d'azur des chérubins vermeils ;
Tu viendras avec nous bercer l'enfant qui pleure,
Ou, dans leur brûlante demeure,
D'un souffle lumineux rajeunir les soleils !"

III

Soudain le chœur cessa, les élus écoutèrent ;
Il baissa son regard par les larmes terni ;
Au fond des cieux muets les mondes s'arrêtèrent,
Et l'éternelle voix parla dans l'infini :

"O roi ! je t'ai gardé loin des grandeurs humaines.
Tu t'es réfugié du trône dans les chaînes.
Va, mon fils, bénis tes revers.
Tu n'as point su des rois l'esclavage suprême,
Ton front du moins n'est pas meurtri du diadème,
Si tes bras sont meurtris de fers.

"Enfant, tu t'es courbé sous le poids de la vie ;
Et la terre, pourtant, d'espérance et d'envie
Avait entouré ton berceau !
Viens, ton Seigneur lui-même eut ses douleurs divines,
Et mon Fils comme toi, roi couronné d'épines,
Porta le sceptre de roseau."

décembre 1822
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Re: Alexandrins

Message par Adena H. le Lun 31 Aoû - 19:30

Victor Hugo — Odes et Ballades

L’Histoire


Le sort des nations, comme une mer profonde,
A ses écueils cachés et ses gouffres mouvants.
Aveugle qui ne voit, dans les destins du monde,
Que le combat des flots sous la lutte des vents !

Un souffle immense et fort domine ces tempêtes.
Un rayon du ciel plonge à travers cette nuit.
Quand l'homme aux cris de mort mêle le cris des fêtes,
Une secrète voix parle dans ce vain bruit.

Les siècles tour à tour, ces gigantesques frères,
Différents par leur sort, semblables dans leurs vœux,
Trouvent un but pareil par des routes contraires,
Et leurs fanaux divers brillent des mêmes feux.

Muse, il n'est point de temps que tes regards n'embrassent ;
Tu suis dans l'avenir leur cercle solennel ;
Car les jours, et les ans, et les siècles ne tracent
Qu'un sillon passager dans le fleuve éternel.

Bourreaux, n'en doutez pas ; n'en doutez pas, victimes !
Elle porte en tous lieux son immortel flambeau,
Plane au sommet des monts, plonge au fond des abîmes,
Et souvent fonde un temple où manquait un tombeau.

Elle apporte leur palme aux héros qui succombent,
Du char des conquérants brise le frêle essieu,
Marche en rêvant au bruit des empires qui tombent,
Et dans tous les chemins montre les pas de Dieu.

Du vieux palais des temps elle pose le faîte ;
Les siècles à sa voix viennent se réunir ;
Sa main, comme un captif honteux de sa défaite,
Traîne tout le passé jusque dans l'avenir.

Recueillant les débris du monde en ses naufrages,
Son œil de mers en mers suit le vaste vaisseau,
Et sait tout voir ensemble, aux deux bornes des âges,
Et la première tombe et le dernier berceau !

1823
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Re: Alexandrins

Message par Adena H. le Lun 31 Aoû - 21:34

Victor Hugo — Odes et Ballades

À mon père


I

Quoi ! toujours une lyre et jamais une épée !
Toujours d'un voile obscur ma vie enveloppée !
Point d'arène guerrière à mes pas éperdus ! –
Mais jeter ma colère en strophes cadencées !
Consumer tous mes jours en stériles pensées,
Toute mon âme en chants perdus !

Et cependant, livrée aux tyrans qu'elle brave,
La Grèce aux rois chrétiens montre sa croix esclave !
Et l'Espagne à grands cris appelle nos exploits !
Car elle a de l'erreur connu l'ivresse amère ;
Et, comme un orphelin qu'on arrache à sa mère,
Son vieux trône a perdu l'appui des vieilles lois.

Je rêve quelquefois que je saisis ton glaive,
O mon père ! et je vais, dans l'ardeur qui m'enlève,
Suivre au pays du Cid nos glorieux soldats,
Ou faire dire aux fils de Sparte révoltée
Qu'un français, s'il ne put rendre aux grecs un Tyrtée,
Leur sut rendre un Léonidas.

Songes vains ! Mais du moins ne crois pas que ma muse
Ait pour tes compagnons des chants qu'elle refuse,
Mon père : le poëte est fidèle aux guerriers.
Des honneurs immortels il revêt la victoire ;
Il chante sur leur vie ; et l'amant de la gloire
Comme toutes les fleurs aime tous les lauriers.

II

O français ! des combats la palme vous décore ;
Courbés sous un tyran, vous étiez grands encore.
Ce chef prodigieux par vous s'est élevé ;
Son immortalité sur vos gloires se fonde,
Et rien n'effacera des annales du monde
Son nom, par vos glaives gravé.

Ajoutant une page à toutes les histoires,
Il attelait des rois au char de ses victoires ;
Dieu dans sa droite aveugle avait mis le trépas ;
L'univers haletait sous son poids formidable ;
Comme ce qu'un enfant a tracé sur le sable,
Les empires confus s'effaçaient sous ses pas.

Flatté par la fortune, il fut puni par elle.
L'imprudent confiait son destin vaste et frêle
A cet orgueil, toujours sur la terre expié.
Où donc, en sa folie, aspirait ta pensée,
Malheureux ! qui voulais, dans ta route insensée,
Tous les trônes pour marchepied ?

Son jour vint : on le vit, vers la France alarmée,
Fuir, traînant après lui comme un lambeau d'armée,
Chars, coursiers et soldats, pressés de toutes parts.
Tel, en son vol immense atteint du plomb funeste,
Le grand aigle, tombant de l'empire céleste,
Sème sa trace au loin de son plumage épars.

Qu'il dorme maintenant dans son lit de poussière !
On ne voit plus, autour de sa couche guerrière,
Vingt courtisans royaux épier son réveil ;
L'Europe, si longtemps sous son bras palpitante,
Ne compte plus, assise aux portes de sa tente,
Les heures de son noir sommeil.

Reprenez, ô français ! votre gloire usurpée.
Assez dans tant d'exploits on n'a vu qu'une épée !
Assez de la louange il fatigua la voix !
Mesurez la hauteur du géant sur la poudre.
Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre ?
Et qui ne serait grand, du haut de vos pavois ?

L'étoile de Brennus luit encor sur vos têtes.
La Victoire eut toujours des français à ses fêtes.
La paix du monde entier dépend de leur repos.
Sur les pas des Moreau, des Condé, des Xaintrailles,
Ce peuple glorieux dans les champs de batailles
A toujours usé ses drapeaux.

III

Toi, mon père, ployant ta tente voyageuse,
Conte-nous les écueils de ta route orageuse,
Le soir, d'un cercle étroit en silence entouré.
Si d'opulents trésors ne sont plus ton partage,
Va, tes fils sont contents de ton noble héritage :
Le plus beau patrimoine est un nom révéré.

Pour moi, puisqu'il faut voir, et mon cœur en murmure,
Pendre aux lambris poudreux ta vénérable armure ;
Puisque ton étendard dort près de ton foyer,
Et que, sous l'humble abri de quelques vieux portiques,
Le coursier, qui m'emporte aux luttes poétiques,
Laisse rouiller ton char guerrier ;

Lègue à mon luth obscur l'éclat de ton épée ;
Et du moins qu'à ma voix, de ta vie occupée,
Ce beau souvenir prête un charme solennel.
Je dirai tes combats aux muses attentives,
Comme un enfant joyeux, parmi ses sœurs craintives,
Traîne, débile et fier, le glaive paternel.

Août 1823
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Re: Alexandrins

Message par Adena H. le Lun 31 Aoû - 22:33

Victor Hugo — Odes et Ballades

A M. Alphonse de L.


Or, sachant ces choses, nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu. II COR., V.

I

Pourtant je m'étais dit : "Abritons mon navire.
Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire.
Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu !
Soyons comme un soldat qui revient sans murmure
Suspendre à son chevet un vain reste d'armure,
Et s'endort, vainqueur ou vaincu !"

Je ne demandais plus à la muse que j'aime
Qu'un seul chant pour ma mort, solennel et suprême !
Le poëte avec joie au tombeau doit s'offrir ;
S'il ne souriait pas au moment où l'on pleure,
Chacun lui dirait : "Voici l'heure !
Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir ?"

C'est que la mort n'est pas ce que la foule en pense !
C'est l'instant où notre âme obtient sa récompense,
Où le fils exilé rentre au sein paternel.
Quand nous penchons près d'elle une oreille inquiète,
La voix du trépassé, que nous croyons muette,
A commencé l'hymne éternel !

II

Plus tôt que je n'ai dû, je reviens dans la lice ;
Mais tu le veux, ami ! Ta muse est ma complice ;
Ton bras m'a réveillé ; c'est toi qui m'as dit : "Va !
Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage ;
De plus en plus elle s'engage.
Marchons, et confessons le nom de Jéhova !"

J'unis donc à tes chants quelques chants téméraires.
Prends ton luth immortel : nous combattrons en frères
Pour les mêmes autels et les mêmes foyers.
Montés au même char, comme un couple homérique,
Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique,
Toi la lance, moi les coursiers.

Puis, pour faire une part à la faiblesse humaine,
Je ne sais quelle pente au combat me ramène.
J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu,
De jeter sur l'impie un dernier anathème,
De te dire, à toi, que je t'aime,
Et de chanter encore un hymne à la vertu !

III

Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poëte
Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète !
Que Moïse, Isaïe, apparaisse en nos champs,
Les peuples qu'ils viendront juger, punir, absoudre,
Dans leurs yeux pleins d'éclairs méconnaîtront la foudre
Qui tonne en éclats dans leurs chants.

Vainement ils iront s'écriant dans les villes :
"Plus de rébellions ! plus de guerres civiles !
Aux autels du veau d'or pourquoi danser toujours ?
Dagon va s'écrouler, Baal va disparaître.
Le Seigneur a dit à son prêtre :
Pour faire pénitence ils n'ont que peu de jours !

"Rois, peuples, couvrez-vous d'un sac souillé de cendre !
Bientôt sur la nuée un juge doit descendre.
Vous dormez ! que vos yeux daignent enfin s'ouvrir.
Tyr appartient aux flots, Gomorrhe à l'incendie.
Secouez le sommeil de votre âme engourdie,
Et réveillez-vous pour mourir !

"Ah ! malheur au puissant qui s'enivre en des fêtes,
Riant de l'opprimé qui pleure, et des prophètes !
Ainsi que Balthazar, ignorant ses malheurs,
Il ne voit pas aux murs de la salle bruyante
Les mots qu'une main flamboyante
Trace en lettres de feu parmi les nœuds de fleurs !

"Il sera rejeté comme ce noir génie,
Effrayant par sa gloire et par son agonie,
Qui tomba jeune encor, dont ce siècle est rempli.
Pourtant Napoléon du monde était le faîte.
Ses pieds éperonnés des rois pliaient la tête,
Et leur tête gardait le pli.

"Malheur donc ! – Malheur même au mendiant qui frappe,
Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape !
A l'esclave en ses fers ! au maître en son château !
A qui, voyant marcher l'innocent aux supplices,
Entre deux meurtriers complices,
N'étend point sous ses pas son plus riche manteau !

"Malheur à qui dira : Ma mère est adultère !
A qui voile un cœur vil sous un langage austère !
A qui change en blasphème un serment effacé !
Au flatteur médisant, reptile à deux visages !
A qui s'annoncera sage entre tous les sages !
Oui, malheur à cet insensé !

"Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit naître !
Et pourtant vos regards le peuvent reconnaître
Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu !
Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes !
Lorsqu'un chef vous mène aux conquëtes,
Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu !

"A sa voix, en vos temps de folie et de crime,
Les révolutions ont ouvert leur abîme.
Les justes ont versé tout leur sang précieux ;
Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive,
Ont vu, comme Jacob, dans un étrange rêve,
Des anges remonter aux cieux !

"Frémissez donc ! Bientôt, annonçant sa venue,
Le clairon de l'archange entr'ouvrira la nue.
Jour d'éternels tourments ! jour d'éternel bonheur !
Resplendissant d'éclairs, de rayons, d'auréoles,
Dieu vous montrera vos idoles,
Et vous demandera : - Qui donc est le Seigneur ?

"La trompette, sept fois sonnant dans les nuées,
Poussera jusqu'à lui, pâles, exténuées,
Les races, à grands flots se heurtant dans la nuit ;
Jésus appellera sa mère virginale ;
Et la porte céleste, et la porte infernale,
S'ouvriront ensemble avec bruit !

"Dieu vous dénombrera d'une voix solennelle.
Les rois se courberont sous le vent de son aile.
Chacun lui portera son espoir, ses remords.
Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes,
A travers le marbre des tombes,
Son souffle remûra la poussière des morts !

"O siècle ! arrache-toi de tes pensers frivoles.
L'air va bientôt manquer dans l'espace où tu voles !
Mortels ! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité !
A quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures
Voulez voir en riant entrer toutes les heures ?...
L'Eternité ! L'Eternité !"

IV

Nos sages répondront : "Que nous veulent ces hommes ?
Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes.
Ces poëtes sont-ils nés au sacré vallon ?
Où donc est leur Olympe où donc est leur Parnasse ?
Quel est leur Dieu qui nous menace ?
A-t-il le char de Mars ? A-t-il l'arc d'Apollon ?

"S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare,
n'ont-ils par Hiéron, la fille de Tyndare,
Castor, Pollux, l'Elide et les Jeux des vieux temps ;
L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée,
La roue aux rayons d'or, de clous d'airain semée,
Et les quadriges éclatants ?

"Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques ?
Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques,
Qu'on y fasse lutter Ménalque et Palémon.
Pour dire l'avenir à notre âme débile,
On a l'écumante Sibylle,
Que bas à coups pressés l'aile d'un noir démon.

"Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre ?
Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre
L'affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants ?
Anacréon, chargé du poids des ans moroses,
Pour songer à la mort se comparait aux roses
Qui mouraient sur ses cheveux blancs.

"Virgile n'a jamais laissé fuir de sa lyre
Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire.
Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né ;
Jamais il n'a versé de larmes immortelles :
La poussière des cascatelles
Seule a mouillé son luth, de myrtes couronné !"

V

Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites
Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes !
Et puis, tu les verrais, vainement irrité,
Continuer, joyeux, quelque festin folâtre,
Ou pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre
Se tourner de l'autre côté.

Mais qu'importe ! accomplis ta mission sacrée.
Chante, juge, bénis ; ta bouche est inspirée !
Le Seigneur en passant t'a touché de sa main ;
Et, pareil au rocher qu'avait frappé Moïse,
Pour la foule au désert assise,
La poésie en flots s'échappe de ton sein !

Moi, fussé-je vaincu, j'aimerai ta victoire.
Tu le sais, pour mon cœur ami de toute gloire,
Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront.
Poëte, j'eus toujours un chant pour les poëtes ;
Et jamais le laurier qui pare d'autres têtes
Ne jeta d'ombre sur mon front !

Souris même à l'envie amère et discordante.
Elle outrageait Homère, elle attaquait le Dante.
Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier.
Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse ;
Le temps amène la justice :
Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier !

VI

Telle est la majesté de tes concerts suprêmes,
Que tu sembles savoir comment les anges mêmes
Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts !
On dirait que Dieu même, inspirant ton audace,
Parfois dans le désert t'apparaît face à face,
Et qu'il te parle avec la voix !

17 octobre 1825
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Message par Adena H. le Lun 31 Aoû - 22:36

Victor Hugo — Odes et Ballades

A M. de Chateaubriand

On ne tourmente pas les arbres stériles et desséchés ; ceux-là seulement sont battus de pierres dont le front est couronné de fruits d'or.
ABENHAMED.

I

Il est, Chateaubriand, de glorieux navires
Qui veulent l'ouragan plutôt que les zéphires.
Il est des astres, rois des cieux étincelants,
Mondes volcans jetés parmi les autres mondes,
Qui volent dans les nuits profondes,
Le front paré des feux qui dévorent leurs flancs.

Le génie a partout des symboles sublimes.
Ses plus chers favoris sont toujours des victimes,
Et doivent aux revers l'éclat que nous aimons ;
Une vie éminente est sujette aux orages ;
La foudre a des éclats, le ciel a des nuages
Qui ne s'arrêtent qu'aux grands monts !

Oui, tout grand cœur a droit aux grandes infortunes ;
Aux âmes que le sort sauve des lois communes
C'est un tribut d'honneur par la terre payé.
Le grand homme en souffrant s'élève au rang des justes.
La gloire en ses trésors augustes
N'a rien qui soit plus beau qu'un laurier foudroyé !

II

Aussi, dans une cour, dis-moi, qu'allais-tu faire ?
N'es-tu pas, noble enfant d'une orageuse sphère,
Que nul malheur n'étonne et ne trouve en défaut,
De ces amis des rois, rares dans les tempêtes,
Qui, ne sachant flatter qu'au péril de leurs têtes,
Les courtisent sur l'échafaud ?

Ce n'est pas lorsqu'un trône a retrouvé le faîte ?
Ce n'est pas dans les temps de puissance et de fête,
Que la faveur des cours sur de tels fronts descend.
Il faut l'onde en courroux, l'écueil et la nuit sombre
Pour que le pilote qui sombre
Jette au phare sauveur un œil reconnaissant.

Va, c'est en vain déjà qu'aux cours de la conquête
Une main de géant a pesé sur ta tête ;
Et, chaque fois qu'au gouffre entraînée à grands pas,
La tremblante patrie errait au gré du crime,
Elle eut pour s'appuyer au penchant de l'abîme
Ton front qui ne se courbe pas.

III

A ton tout soutenu par la France unanime,
Laisse donc s'accomplir ton destin magnanime !
Chacun de tes revers pour ta gloire est compté.
Quand le sort t'a frappé, tu lui dois rendre grâce,
Toi qu'on voit à chaque disgrâce
Tomber plus haut encor' que tu n'étais monté !

7 juin 1824
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Re: Alexandrins

Message par Adena H. le Jeu 3 Sep - 19:33

Victor Hugo — Odes et Ballades

Au Colonel G.-A. Gustaffson


Habet sua sidera tellus. Ancienne devise.

I

Ce siècle, jeune encore, est déjà pour l'histoire
Presque une éternité de malheurs et de gloire.
Tous ceux qu'il a vus naître ont vieilli dans vingt ans.
Il semble, tant sa place est vaste en leur mémoire,
Qu'il ne peut achever ses destins éclatants
Sans fermer avec lui le grand cercle des temps.

Chez des peuples fameux, en des jours qu'on renomme,
Pour un siècle de gloire il suffisait d'un homme.
Le nôtre a déjà vu passer bien des flambeaux !
Il peut lutter sans crainte avec Athène et Rome :
Que lui fait la grandeur des âges les plus beaux ?
Il les domine tous, rien que par ses tombeaux !

À peine il était né, que d'Enghien sur la poudre
Mourut, sous un arrêt que rien ne peut absoudre.
Il vit périr Moreau ; Byron, nouveau Rhiga.
Il vit des cieux vengés tomber avec sa foudre
Cet aigle dont le vol douze ans se fatigua
Du Caire au Capitole et du Tage au Volga !

-- " Qu'importe ? dit la foule. Ah ! laissons les tempêtes
Naître, grossir, tonner sur ces sublimes têtes ;
Pourvu que chaque jour amène son festin,
Que toujours le soleil rayonne pour nos fêtes,
Et qu'on nous laisse en paix couler notre destin,
Oublier jusqu'au soir, dormir jusqu'au matin !

" Que le crime s'élève et que l'innocent tombe,
Qu'importe ? - Des héros sont morts ? paix à leur tombe !
Et nous-mêmes ?... qui sait si demain nous vivrons ?
Quand nous aurons atteint le terme où tout succombe,
Nous dirons : Le temps passe ! et nous ignorerons
Quels vents ont amené l'orage sur nos fronts. "


II

Ce ne sont point là tes paroles,
Toi dont nul n'a jamais douté,
Toi qui sans relâche t'immoles
Au culte de la Vérité !
Victime, et vengeur des victimes,
Ton coeur aux dévouements sublimes
S'offrit en tout temps, en tout lieu ;
Toute ta vie est un exemple,
Et ta grande âme est comme un temple
D'où ne sort que la voix d'un Dieu !

Il suffit de ton témoignage
Pour que tout mortel, incliné,
Aille rendre un public hommage
À ce qu'il avait profané.
Ta bouche, pareille au temps même,
N'a besoin que d'un mot suprême
Pour récompenser ou punir ;
Et, parlant plus haut dans notre âge
Que la flatterie et l'outrage,
Dicte l'histoire à l'avenir !

Puisqu'il n'est plus d'autres miracles
Que les hommes nés parmi nous,
Tu succèdes aux vieux oracles
Que l'on écoutait à genoux.
À ta voix, qui juge les races,
Nos demi-dieux changent de places ;
Comme, à des chants mystérieux,
Quand la nuit déroulait ses voiles,
Jadis on voyait les étoiles
Descendre ou monter dans les cieux !

Pour mériter ce rang auguste
Aux vertus par le ciel offert,
Qui plus que lui fut noble et juste ?
Et qui, surtout, a plus souffert ?
Cet homme a payé tant de gloire
Par des malheurs que la mémoire
Ne peut rappeler sans effroi ;
C'est un enfant des Scandinaves,
C'est Gustave, fils des Gustaves ;
C'est un exilé ; c'est un roi !

III

Il avait un ami dans ses fraîches années,
Comme lui tout empreint du sceau des destinées.
C'est ce jeune d'Enghien qui fut assassiné !
Gustave à ce forfait se jeta sur ses armes ;
Mais, quand il vit l'Europe insensible à ses larmes,
Calme et stoïque, il dit : " Pourquoi donc suis-je né ?

" Puisque du meurtrier les nations vassales
Courbent leurs fronts tremblants sous ses mains colossales ;
Puisque sa volonté des princes est la loi ;
Puisqu'il est le soleil qui domine leur sphère ;
Sur un trône aujourd'hui je n'ai plus rien à faire,

Moi qui voudrais régner en roi ! "

Il céda. - Dieu montrait, par cet exemple insigne,
Qu'il refuse parfois la victoire au plus digne ;
Que plus tard, pour punir, il apparaît soudain ;
Qu'il fait seul ici-bas tomber ce qu'il élève ;
Et que, pour balancer Bonaparte et son glaive,
Il fallait déjà plus que le sceptre d'Odin !

Gustave, jeune encor, quitta le diadème,
Pour que rien ne manquât à sa grandeur suprême ;
Et, tant que de l'Europe, en proie aux longs revers,
Sous les pas du géant vacilla l'équilibre,
Plus haut que tous les rois il leva son front libre,

Échappé du trône et des fers !

IV

Combien d'un tel exil diffère
Le malheur du tyran banni,
Lorsqu'au fond de l'autre hémisphère
Il tomba, confus et puni !
Quand sous la haine universelle
L'usurpateur enfin chancelle,
Dans sa chute il est insulté ;
En vain il lutte, opiniâtre,
Et de sa pourpre de théâtre
Rien ne reste à sa nudité !

Sa morne infortune est pareille
À la mer aux bords détestés,
Dont l'eau morte à jamais sommeille
Sur de fastueuses cités.
Ce lac, noir vengeur de leurs crimes,
Du ciel, qui maudit ses abîmes,
Ne peut réfléchir les tableaux ;
Et l'oeil cherche en vain quelque dôme
De l'éblouissante Sodome,
Sous les ténèbres de ses flots.

Gustave ! âme forte et loyale !
Si parfois, d'un bras raffermi,
Tu reprends ta robe royale,
C'est pour couvrir quelque ennemi.
Dans ta retraite que j'envie,
Tu portes sur ta noble vie
Un souvenir calme et sans fiel ;
Reine, comme toi sans asile,
La Vertu, que la terre exile,
Dans ton grand coeur retrouve un ciel !

V

Ah ! laisse croître l'herbe en tes cours solitaires !
Que t'importe, au milieu de tes pensers austères,
Qu'on n'ose, de nos jours, saluer un héros ;
Et que, chez d'autres rois, puissants, heureux encore,
Une foule de chars ébranle dès l'aurore
Les grands pavés de marbre et l'azur des vitraux !

Tu règnes cependant ! tu règnes sur toute âme
Dont ce siècle glacé n'a pas éteint la flamme ;
Sur tout coeur né pour croire, aimer et secourir ;
Sur tous ces chevaliers que tant d'oubli protège,
Étranges courtisans dont le rare cortège
N'accourt au seuil des rois qu'à l'heure d'y mourir !

En tous lieux où la foi, l'honneur et le génie
Rendent un libre hommage à la vertu bannie,
Ton nom règne, entouré d'un éclat immortel.
Par un beau dévouement toute vie animée,
Toute gloire nouvelle, en notre âge allumée,
Est un flambeau de plus brûlant sur ton autel !

Ni maître ! ni sujet ! - Seul homme sur la terre
Qui d'un pouvoir humain ne soit pas tributaire,
Dieu seul sur tes destins a de suprêmes droits ;
Et, comme la comète aux clartés vagabondes
Marche libre à travers les soleils et les mondes,
Tu passes à côté des peuples et des rois !


30 septembre 1825
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Adena H.
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