Fil : carrière professionnelle d'Ersi

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Fil : carrière professionnelle d'Ersi

Message par Adena H. le Lun 22 Aoû - 14:15

Ersi :

Je rapproche la déchirure de mon nez, afin d’évaluer l’étendue des dégâts. La robe est abimée juste au niveau du genou, mais c’est logique : si on porte le même vêtement pour faire cinquante prises où l’actrice principale tombe, le tissu finit par s’user. Et c’est à moi de voir ce que je peux faire pour le réparer, sans que ça ne se voie trop à l’écran bien sûr. Je prends une grande inspiration, tout en réfléchissant à la meilleure manière de minimiser les dégâts, et j’enroule machinalement mes cheveux en chignon, que j’attache négligemment avec un élastique pour mieux les faire tenir. Je déteste avoir les cheveux dans les yeux quand je suis concentrée, parce que sinon ils retombent, et il faut les mettre sur le côté, donc s’arrêter alors qu’on est lancé dans une tâche de la plus haute importance, et…

«

– Regarde-la se préparer pour une greffe du cœur !, s’exclame de manière théâtrale Celina à l’attention de Wary, un autre de mes collègues.

— On voit en effet qu’elle est en train de réfléchir au meilleur matériel à utiliser pour mener à bien son opération cardiaque, commente Wary, comme toujours pince-sans-rire dans son rôle de chroniqueur médical. Ersi va-t-elle choisir une aiguille universelle 70/10, ou bien une 80/12 ? Le suspense est insoutenable ! »

Je soupire de manière exagérée, et audible, pour leur faire comprendre que je partage leur amusement. C’est vrai, ils ont raison : quand je travaille, je veux être sûre de bien faire les choses, et éviter le plus possible les erreurs. Alors, forcément, quand on me donne une tâche à accomplir, je me mets automatiquement en mode « sérieux », pour être sûre de la mener à bien. Même si je dois bien avouer que ça fait du bien, de temps en temps, d’avoir des personnes pour me rappeler qu’un travail n’est qu’un travail, et que rater un point n’est pas une tragédie. En cela, Celina et Wary se sont bien trouvés, tous les deux : toujours très moqueurs, chacun dans leur genre, mais jamais méchants.

J’ai rencontré Celina en même temps que ma patronne, Mrs Daniels. J’étais nouvelle sur le plateau du bonheur à portée de main, un téléfilm sentimental à l’eau de rose où j’avais pour tâche principale de nettoyer à la main les vêtements trop fragiles pour être lavés à la machine. C’est le genre de travail ingrat qu’on donne aux petits nouveaux, parce que c’est tellement barbant que personne d’expérimenté a envie de le faire, quand d’autres tâches bien plus passionnantes les attendent. Celina était déjà l’assistante de Mrs Daniels depuis plusieurs années, et en tant que petite dernière je n’osais pas répondre à ses piques, de peur de me faire renvoyer chez moi manu militari. Et à l’époque, j’avais vraiment besoin de ce job.

Heureusement, après six ans à travailler quasiment journellement l’une avec l’autre, ce n’est plus le cas à présent : la gêne du début a fait place à une amitié solide. C’est peut-être aussi parce que, maintenant que je ne suis plus la petite dernière, j’ai moins besoin de faire mes preuves : je sais ce que je vaux, et je pense que je vaux à peu près Celina. Je roule exagérément mes yeux, et réponds :

« Tiens, comme vous avez le temps de commenter chacun de mes faits et gestes, vous pouvez donc vous occuper de ça. » Je montre du doigt une pile de linge en vrac, qui attend d’être vérifié.

« Impossible », me répond, imperturbable, Wary.

« Tiens donc, et pourquoi ça ? » Je lève un sourcil, perplexe.

« Parce qu’avant de se moquer de toi, on débattait pour savoir qui était la plus jolie actrice des séries TV du moment. Et on n’était carrément pas d’accord. »

Sa réponse me prend tellement au dépourvu que je ne peux faire autrement qu’éclater de rire. Mais Wary est comme ça : depuis que je le connais, c’est-à-dire depuis le début du tournage de Midnight Shadows pour lequel on a été tous les trois engagés, il est comme ça. J’ai parfois du mal à le suivre, ce n’est pas évident de savoir s’il est sérieux ou non, mais il travaille bien, il est sérieux et ponctuel, et prend les critiques constructives sur sa manière de travailler sans se vexer. Je comprends tout à fait ce que Mrs Daniels a vu en lui, ce qui lui a donné l’envie de l’engager.

Je fais un nœud à une extrémité, passe le fil dans l’aiguille, et je la pique fermement dans le tissu. Pour que la réparation ne se voie pas trop à l’écran, il faut que je fasse des petits points d’environ 2 centimètres et demi. Je me concentre, tout en écoutant d’une oreille distraite la discussion en cours de mes deux autres collègues présents dans la pièce. Ils débattent réellement sur le charisme, la beauté, la vie privée et les mensurations des actrices les plus en vogue en ce moment à l’écran.

Dit comme ça, on dirait qu’ils ne sont payés à rien faire. En réalité, il est onze heures trente, et depuis leur arrivée dans les studios ce matin à huit heures, ils ont enchaîné non-stop le lavage et le repassage de tous les textiles nécessitant leur attention. Les novices croient à tort que les costumiers n’ont pour tâche que d’aller faire les boutiques et d’acheter les vêtements qui correspondent le plus aux personnages TV – c’est en partie vrai, puisque gérer le budget vêtement est l’un des aspects principaux de notre travail. Mais ils occultent par là le fait que nous sommes aussi responsables de tout ce qui touche au scénario. Par exemple, si les futures scènes mettent en scène un décor d’intérieur, il faut que ce soit nous qui nous assurions que l’état des rideaux corresponde bien à ce qui est noté dans le script : si celui-ci dit que les rideaux sont chiffonnés parce que la jeune fille qui vit seule chez elle avec son oncle démissionnaire a d’autres choses plus importantes à faire que d’en prendre soin ; ou bien que le jean que porte le loup-garou en herbe est froissé parce qu’il a passé la nuit à son bureau à chercher des informations sur son espèce, cela fait partie de notre travail. Donc, oui, ils ont bien mérité leur pause cancans.

« N’importe quoi !, s’exclame Wary d’un ton sec. Georgia Nichols est mille fois mieux que ta pouf de Charlie Browsteth. Georgia a ému toute la terre entière en prononçant son discours aux obsèques de son mari. Tout le monde était ému, quand l’épisode est sorti. Ses talents d’actrice sont indéniables. »

Franchement, je ne sais pas comment ils font tous les deux pour passer autant de temps devant la télévision. Personnellement, une fois que j’ai quitté le studio, je ne suis pas contre l’idée de faire une petite pause des écrans. Me tenir au courant de ce qui se passe dans l’univers professionnel où j’évolue, oui ; passer mes soirées entières à regarder les autres séries TV de la chaîne, non.

« Peut-être, mais contrairement à Georgia, Charlie ne se drogue pas, elle.

- Et alors ? Mieux vaut se droguer qu’être une langue de vipère. Tout le monde serait bien plus heureux sans elle.

- Tous les personnages, oui. Mais pas les showrunners. Parce que sans peste à détester, il n’y aurait plus aucun rebondissement dans les épisodes. C’est pas les Bisounours que les téléspectateurs veulent regarder, Wary chéri », susurre Celina de sa voix la plus provocante.

Oh oh. Le ton monte sensiblement entre eux et, imperceptiblement, je me tends. La dernière fois qu’ils n’ont pas réussi à se mettre d’accord sur quelque chose, Wary a fait la tronche à Celina pendant plus d’une semaine. Ce ne serait rien, s’ils ne travaillaient pas ensemble. Mais forcément, ce genre de comportement déteint sur tout le reste de l’équipe. Je décide donc qu’il est largement temps pour moi d’intervenir afin de faire dévier la conversation sur un sujet plus calme.

« En parlant de peste, j’ai entendu dire que Bridget Stephenson va être nominée pour les Fantastic Teen Awards », j’annonce d’un ton léger.

Wary soupire :

« Ça m’étonne pas d’elle. Elle s’est bien choisie son rôle, celle-là. J’ai même entendu dire qu’elle était passée sous le bureau avec Marc Donnovan, celle-là. » Il fait une pause, attendant nos réactions. Puis, voyant que rien n’arrive, il rajoute d’un ton entendu, tout en insistant bien sur ses mots : « Marc Donnovan, le patron de la chaîne qui diffuse les Fantastic Teen Awards. »

Je n’en reviens pas. Remarque, je ne connais pas assez bien cette actrice (même si je nettoie les vêtements de son personnage depuis un peu plus de cinq mois) pour savoir si elle est capable de coucher avec un producteur juste pour avoir un rôle ou gagner une récompense. J’ouvre grand la bouche, abasourdie.

« Mais je croyais qu’elle couchait déjà avec celui qui joue le vampire. Ted… Tray…

- Troy, me vient en aide Celina.

- L’un n’empêche pas l’autre », réplique Wary, sentencieux, pour clore la conversation.

Je rapproche le bout de lin que je tiens en main et vérifie que mes points de couture sont réguliers, avant de faire le nœud et de couper le surplus de fil avec une paire de ciseaux. Et voilà. Malgré une conversation fort passionnante, j’ai quand même réussi à finir mon ouvrage. Je le porte à bout de bras afin d’évaluer d’un œil professionnel le rendu final et, assez satisfaite de moi, je le mets sur un cintre et vais le poser sur la patère réservée aux vêtements raccommodés. Un assistant vient vérifier toutes les demi-heures s’il y a du nouveau, pour pouvoir mettre en place les futures scènes pendant que les acteurs font un break. Dans le milieu, tout se joue sur la préparation : il faut toujours avoir un coup d’avance.
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