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 (r.) Voyageurs

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Adena H.
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Messages : 652
Date d'inscription : 20/09/2009

MessageSujet: (r.) Voyageurs   Dim 22 Sep - 17:11


CHAPITRE 1. Deux étrangers à Ozenne.



<blockquote>Accoudée au bar le plus miteux -mais également le seul- de toute la ville, Sim plissa les yeux en voyant Géor s'approcher d'elle et la saluer. Géor était un de ces types à première vue sympathiques, athlétiques et charismatiques (souvent bien mis de leur personne), qui se révélaient bien vite comme les gentils lourdauds peu instruits qu'ils étaient réellement.
La brunette lui sourit poliment. Il se rapprocha.
« Je te paye un verre ?
- J'en ai déjà un.
- Une bière et une caipirinha pour la demoiselle, Margille », énonça-t-il à l'intention du barman.
Sim pinça les lèvres. Elle détestait qu'on ignore ses réponses, et encore plus qu'on décide à sa place. Elle n'était cependant pas assez bien vue des habitants d'Ozenne, petite ville champêtre qu'elle avait investie il y avait de cela trois mois, pour se permettre de se faire remarquer plus que nécessaire. Et puis, pourquoi ne pas profiter de la situation pour se faire payer un verre d'alcool ? Elle n'était pas censée y avoir droit, quand bien même elle aurait eu l'argent pour se l'offrir; tandis que Géor, un peu plus âgé qu'elle, ne se gênait pas pour en prendre régulièrement. Le barman fit habilement glisser leurs consommations jusqu'à eux.
Simina but une gorgée.
« Ce n'est pas alcoolisé.
- Tu es mineure, répliqua vertement le barman.
- C'est faux.
- Tu t'es vue ? On a beau ne pas savoir ton âge exact, tu ressembles suffisamment à une gamine pour que je n'aie pas à me justifier outre mesure. Mais bien sûr, je peux tout à fait rectifier mon jugement pour peu que tu me montres un quelconque justificatif d'identité », rajouta-t-il mesquinement, sachant pertinemment qu'elle était dans l'incapacité de le faire.
« Vieux barbon », ronchonna-t-elle entre ses dents, ce qui lui attira un regard noir du barbon en question. Margille savait parfaitement qu'elle était arrivée sans aucune affaire, excepté un vieux ballot de vêtements sales. Toute la ville le savait. Rien ne restait longtemps secret dans ce genre d'endroit perdu où seuls les cancans permettaient de créer journellement un peu d'animation en centre-ville, celui-ci étant séparé des autres par au moins cinq jours de marche-à-pied.
Sim se replongea dans sa morosité ambiante, mais Géor en avait décidé tout autrement et l'entreprit de nouveau.
« Mon oncle m'a raconté que tu t'en sortais bien à la scierie même si, étant une femme, tu ne peux avoir la même force qu'un véritable homme.
- Qu'est-ce qu'un véritable homme ? »
Géor sembla un instant désarçonné par cette question posée à mi-voix, mais se reprit bien vite.
« En tout cas, il n'a pas à se plaindre de ton travail. Peut-être pourrais-je lui toucher quelques mots au sujet d'un éventuel avancement. » Il se tut. Ses yeux étincelèrent d'impatience. Il attendit sa réponse, avide. Voyant qu'il n'en obtenait aucune, il la relança : « Hé bien, qu'en penses-tu ? » Il se passa la langue sur les lèvres.
La porte d'entrée s'ouvrit à cet instant précis, ce qui permit à Simina d'éluder sa question. Elle tourna son regard vers les deux inconnus -presque des intrus dans cet univers si confiné- qui s'approchaient vivement du comptoir. Le premier était brun. Plutôt grand et élancé, il devait avoir dans les dix-sept ans -son âge à elle. Sim reconnut dans son regard un air volontaire. Le plus jeune, d'environ trois années, semblait quant à lui plutôt perdu. Il s'accrochait à la manche de son aîné comme à une bouée de sauvetage, sans pour autant contenir sa curiosité : il jetait de fréquents coups d'œil aux tables avoisinantes, souriant à tous ceux qui lui renvoyaient son regard.
Sim ne pouvait s'empêcher de les observer. Leurs bras agiles, leurs jambes nerveuses. Leurs regards éveillés, quoi qu'un peu surpris par l'absence de propreté manifeste de la salle. Elle les imaginait marcher, bouger, respirer. Vivre. Corps et esprit se révoltèrent alors d'un commun accord. Quelle idée avait-elle eu de croupir aussi longtemps dans ce bouge paumé ? Elle était d'abord restée par nécessité, le manque d'argent pour continuer son voyage lui faisant cruellement défaut. Et puis ? Et puis, ensuite, elle avait fait l'erreur de se laisser gagner par l'accablement environnant; par ce même accablement qui dominait toute la communauté d'Ozenne et empêchait quiconque de changer quoi que ce soit à sa condition actuelle.
Voir ces deux étrangers bien vivants, là, devant elle, lui rendait toute sa volonté, toute sa force d'esprit et de caractère. Après trois longs mois éreintants, elle se sentait enfin à nouveau elle-même.
Elle ne pouvait détacher d’eux son regard.
C'est sans doute pour cela qu'ils se dirigèrent en premier vers elle. Le plus jeune prit la parole, son sourire encore accroché aux lèvres malgré les rebuffades essuyées à leur arrivée.
« Bonjour. Je m'appelle Loïs, et voici mon grand-frère Thom. Nous venons de passer cinq jours harassants avant d'arriver ici, le temps était infernal ! Auriez-vous la gentillesse de nous indiquer un endroit où nous reposer ? »
Sa voix fraiche aux accents enfantins résonna dans la pièce centrale du bar. Ses tournures de phrases cérémonieuses, ses bonnes manières, le lui rendirent immédiatement odieux.
« Non. »
C'était un mensonge. Depuis qu’elle était arrivée, elle avait appris à connaître chaque recoin de ce village minable comme s'il s'était agi de la ville bien-aimée de son enfance.
« Débrouillez-vous autrement, je ne suis pas une hôtesse d'accueil, répliqua-t-elle moins brusquement qu'elle n'aurait voulu.
- Qu'est-ce que vous venez fiche à Ozenne, de toutes manières ? Vous savez, on n'aime pas les étrangers ici... »
Géor, qui était resté silencieux jusque là, profita du silence étonné des nouveaux venus pour se mettre une fois de plus en avant. Il accompagna sa menace d'un regard significatif.
Celui qui se prénommait Thom souffla quelques mots à l’oreille de son cadet qui reprit ensuite la parole :
«Nous nous excusons pour le dérangement occasionné, nous vous promettons que nous ne ferons pas d’histoires. Merci pour le temps que vous nous avez accordé. »
Sur ce, de ce qui semblait un commun accord, les deux étrangers battirent prudemment en retraite.
« Bien. Maintenant que nous voilà débarrassés de ces deux enquiquineurs, que penses-tu de ma proposition ? »
Simina retint de peu le soupir d’agacement qui allait franchir ses lèvres. Elle enroula une mèche de ses cheveux autour de son index et répliqua, évasive :
« Je ne sais pas. Tu penses que ce serait une bonne idée, toi ?
- Bien sûr ! Tu aurais plus de responsabilités, certes… »
Elle ne l’écoutait déjà plus. En réalité, sa question n’était destinée qu’à détourner l’attention de Géor tandis qu’elle épierait tout à son aise la conversation que les deux adolescents venaient d’engager avec le barman car, depuis que ces derniers étaient entrés dans le bar, elle avait été comme hypnotisée par eux. Margille se montrait plus conciliant qu’elle à leur égard, ce qui permettait un échange d’informations plus fluide.
« Alors, vous venez d’arriver en ville ? Vous n’avez qu’une envie, c’est de partir j’imagine, hm. C’est vrai qu’Ozenne ne semble pas très accueillante aux étrangers.
- De prime abord, tout du moins », répliqua le plus âgé en lançant un bref regard en direction de l'endroit où se trouvaient Simina et Géor. « Cependant », reprit-il plus aimablement à l'adresse du barman, « je ne doute pas qu’il ne s’agisse que d’une apparence. »
Le rire rauque de Margille les déconcerta une nouvelle fois. Ils le laissèrent s’esclaffer à son aise, lui proposèrent de lui servir un verre d’eau en le voyant s’étouffer, puis attendirent patiemment que sa toux se calme pour de plus amples explications.
« Vous avez l’air gentils –et très naïfs–, les gamins. Sauf que c’est pas trop la politique d’Ozenne de penser comme ça. Ici, c’est chacun pour sa peau, et si vous ne faites pas parti de la famille, démerdez-vous tous seuls. Je vais vous donner un conseil. » Il baissa la voix. « Quittez cette ville aussi vite que vous le pourrez, l’air n’y est pas sain. Il est infesté de moisissure qui s’infiltre dans les bronches. Ceux qui y vivent depuis longtemps en ont absorbé tellement qu’ils ne sont plus capables d’agir avec justesse et droiture. »
L'aîné partagea son avis d’un signe de tête, tandis que le regard du cadet s’allumait d’intérêt.
« Nous vous remercions pour votre judicieux conseil, que nous ferons en sorte de suivre le plus fidèlement possible.
- Et pourtant vous êtes là, vous, et vous n’avez pas l’air plus méchant qu’un autre, rajouta doucement le plus jeune, comme désireux de ne pas conclure cette conversation trop rapidement.
- C’est que je ne tiens ce bar que depuis deux ans, et que je compte m’installer ailleurs prochainement. Dès que j’aurai rassemblé assez d’argent, en fait. » Il marqua une pause, prit un temps de réflexion. « J’imagine que c’est ça qui m’empêche de devenir comme eux : l’assurance de savoir que je ne passerai pas le reste de ma vie ici. Parce que, dans ce cas, ça ne vaudrait même plus la peine d’aller ailleurs. »
Etait-ce vrai ? Margille pensait-il vraiment ce qu’il venait de dire, ou ne cherchait-il qu'à éloigner ces intrus de son domaine ? Jusqu’à maintenant, Simina n’avait jamais partagé avec personne cette impression désagréable qui l’avait pris au corps le jour même de son arrivée à Ozenne. Elle s'en était tout d'abord étonnée et l'avait combattue, avant d'y succomber à son tour. Cependant, elle n'aurait jamais pensé que d'autres puissent la ressentir également. Les raisons qu'elle invoquait n'étaient pour elle que des remarques cyniques destinées à désigner ce qu'elle considérait comme de la paresse. Ce que venait de dire Margille remettait tout en question….
« Et tu n’auras quasiment rien à faire… », continuait insidieusement la voix de Géor en arrière-plan tandis qu’il posait une main sur le haut de sa cuisse.
Sim se redressa. Elle se retourna et planta fermement son regard dans celui de Géor. Sa décision était prise.
« Je te conseille de retirer immédiatement ta main de là où elle se trouve.
- Sinon quoi ? », répliqua le malin sans bouger d’un pouce.
Sim se retint de lui mettre son poing dans le visage. Elle se leva calmement, se débarrassant de la grosse main potelée de son interlocuteur d’un geste dédaigneux.
« Je ne me souviens pas t’avoir dit de t’en aller. Reviens. »
La voix de Géor, puissante, attira sur lui l’attention de tous les consommateurs. Sim ne broncha pas. Elle ne daigna pas même accorder un regard suppliant aux spectateurs, elle savait qu’ils ne lui viendraient pas en aide. Voilà donc l’état d’esprit des personnes qu'elle côtoyait depuis des mois. Ils ne lui inspiraient plus que du mépris, il était bien temps de s’en aller.
La suite se passa rapidement : Géor se rapprocha, lui enserra le bras ; elle tenta de se dégager, n’y parvint pas ; voyant cela, l’aîné des deux étrangers essaya de lui venir en aide en repoussant son assaillant, qui perdit un instant l’équilibre ; Sim en profita alors pour attraper un tonnelet de vodka trônant sur le comptoir, et lui en assener deux violents coups à la tête ; le tonnelet se brisa, répandant le liquide par terre ; Géor tituba quelques secondes, inhala les vapeurs d’alcool pur, avant de s’effondrer sur le parquet, ivre mort.
Sim fit quelques pas en arrière et relâcha son souffle, qu’elle retenait depuis le début de l’agression, lorsqu’elle constata que Géor était hors d’état de nuire.
« Comment te sens-tu ? Tu n’as rien ? », lui demanda le jeune homme qui lui était venu en aide.
L’effort qu’elle venait de fournir l’avait physiquement épuisé, mais elle était bien trop fière pour l’admettre. De plus, elle était persuadée que, dans un autre contexte, elle aurait parfaitement pu s’en sortir toute seule. C’était cette fichue ville qui l’avait privé de toutes ses défenses… Enfin, pas de toutes, puisqu’elle avait malgré tout eu la présence d’esprit de se défendre. De nombreuses autres victimes auraient été paralysées par la peur et se seraient laissées faire sans une providentielle aide extérieure. Pas elle, elle était heureuse de s’en rendre compte.
Elle en serait simplement quitte pour un beau bleu au bras droit, ce n’était pas si cher payé.
« Je n'ai pas besoin de ta sollicitude, merci. Je suis tout à fait capable de me débrouiller seule. »
Deux hommes se levèrent de leur table pour tirer Géor hors des vapeurs d’alcool qu’il respirait tout en dormant.
Simina redressa dédaigneusement la tête, et quitta le bar.
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Adena H.
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MessageSujet: Re: (r.) Voyageurs   Dim 22 Sep - 17:11


CHAPITRE 2. Monsieur Dennis.



<blockquote>Ce n'était pas le genre de Simina de rester choquée bien longtemps par quelque chose qui aurait pu se produire. C'est pourquoi, à peine avait-elle fait un pas en dehors du bar, que son esprit était déjà tourné vers d'autres préoccupations notamment bien plus importantes. Vers où se dirigerait-elle, une fois quitté Ozenne ? Et comment survivre avec le peu de monnaie qu'elle avait réussi à amasser ici, où la vie était d'autant plus chère que les habitants commerçaient peu avec les autres villes ? Elle ne se faisait guère d'illusions, et connaissait la valeur de l'argent en ce bas monde : elle risquait de ne pas aller très loin. Cependant, une fois ce problème posé, la jeune brunette était suffisamment débrouillarde pour savoir qu'elle réussirait à trouver des solutions au cas-par-cas afin de le contourner. Elle ne s'inquiétait donc pas spécialement pour ça. Ce qui l'embêtait le plus, en réalité, tenait lieu d'un simple besoin matériel : où trouver de la nourriture pour cinq jours ? Car, en effet, il ne fallait pas oublier qu'Ozenne était coupé de toute forme de civilisation par environ cinq jours de marche, de quelque côté que l'on souhaite se rendre; et Sim n'avait d'autre moyen de transport que ses jambes. Jamais un habitant d'Ozenne n'accepterait de la prendre dans sa charrue apprès ce qu'elle venait de faire.
Sim dressait mentalement la liste de choses et de faits à se remémorer le moment venu, tandis qu'elle marchait d'un pas vif dans les rues d'Ozenne. Elle dépassa le centre-ville, uniquement composé d'une auberge et de la maison du maire, en direction du nord. Elle arriva bientôt auprès d'un groupe de lotissements à l'air misérables. Tout dans cette ville, malgré le très bon entretient réservé aux bâtiments, avait un air de misère. L'air lui-même avait un goût de misère. Il était temps de partir !

Les premiers jours de son arrivée, Sim était restée alitée. Elle n'avait jamais auparavant fait l'expérience d'un aussi long jeûne, et cela l'avait épuisé. Les habitants s'étaient réuni en un petit conciliabule pour débattre de son cas : devait-on faire comme si elle n'existait pas, et la laisser se débrouiller seule le temps qu'elle passerait au village; ou, au contraire, devait-on ramener son corps déshydraté et presque inanimé dans un endroit confortable, le temps qu'elle reprenne des forces ? Le bon cœur de Margille avait fini par faire pencher la balance après de nombreuses heures de discussions; et, en cela, avait scellé son destin : elle vivrait. On l'avait donc amené dans un de ces lotissements qui étaient à la fois situés en périphérie de la ville, et à pas même cinq minutes à pied du centre-ville (c'est dire si Ozenne était bien grande!), dans une chambre exigüe ne comportant qu’un lit et un coffre où ranger ses éventuelles affaires, et on l’avait laissé se rétablir.
Lorsque, quelques jours plus tard, complètement remise, les ozennois s’étaient montrés brusques en réalisant qu’elle n’avait pas suffisamment de monnaie pour payer leur gratitude, elle avait été obligée de mentir pour apaiser temporairement les esprits, en donnant l’assurance qu’elle réussirait à se rendre aussi utile à la ville qu’elle le pourrait. À vrai dire, elle avait prévu de s’en aller aussi vite qu’elle était venue, mais pour cela il lui fallait mettre un peu d’argent de côté. Et, puisqu’on lui avait attribué cette chambre durant sa convalescence, les habitants trouvèrent comme tout naturel de la lui faire louer pendant toute la durée de son séjour, en échange d’un peu de nourriture et d’eau, et de son activité à la scierie.

Simina ouvrit brusquement la porte de sa chambre, qui lui faisait tout à la fois office de cuisine et de salle de bain : une petite cuvette remplie d’eau claire surmontait un meuble, à côté duquel se trouvait une corbeille où se mêlaient fruits et boites de conserve. Sa décision de s’enfuir était suffisamment bien arrêtée dans son esprit, pour qu’elle ne perde pas de temps en vaines réflexions. Elle sortit de sous son lit le sac qu’elle avait avec elle le jour de son arrivée, et y enfourna pêle-mêle ses affaires. Les vêtements, plus légers, passèrent les premiers. Cela amortirait les éventuels chocs des petits objets qu’elle y inséra ensuite : des ustensiles, des petits appareils de première nécessité tels qu’une lampe torche, un canif, une bobine de fil, des pansements ; puis, de la nourriture, qu’elle prit la peine d’envelopper dans ses draps de nuit afin de ne pas les abîmer : des fruits, et des provisions diverses qu’elle avait réussi à chiper à de malhonnêtes habitants. C’était sa manière à elle de faire justice.
Ceci fait, elle noua le sac de toile, le balança sur son épaule droite, bien serré dans sa main, et ouvrit la fenêtre avec l’évidente intention de partir sans attirer les regards des passants.
A l’instant même où elle faisait coulisser la vitre, elle sentit ses jambes vibrer tout d’abord légèrement, puis de manière de plus en plus prononcée. Ce qui, à tout point de vue, ressemblait à un tremblement de terre, s’étendit d’une extrémité à l’autre de la ville, pendant près d’une vingtaine de minutes. Ce n’était pas la première fois que Simina y assistait, et ils n’avaient en soi rien de bien dangereux (tant qu’on n’essayait pas de quitter la ville à ce moment-là…), mais elle ne se sentait jamais totalement rassurée à chaque fois. Ce qu’elle faisait, alors, était de soulever un battant du mur, de se glisser à l’intérieur, entre la cloison extérieure et le panneau de bois poli, et de s’y cacher en attendant la fin du tremblement. Les premières fois, elle s’était contentée d’attendre, poliment, comme si elle se trouvait dans l’antichambre d’un docteur avec qui elle avait pris rendez-vous. Les fois suivantes, néanmoins, elle s’était vite rendue compte, débrouillarde comme elle était, que cette cachette menait aux autres habitations de la propriété ; elle avait alors pris l’habitude de l’utiliser les jours où elle était en manque de nourriture.
L’idée de l’utiliser une dernière fois lui vint à l’esprit car, se dit-elle, peut-être d’autres idées d’objets utiles lui viendraient-elles en voyant l’appartement (plus fourni) de son voisin, ce si cher et bon Monsieur Dennis.
Sim se coula donc entre la paroi extérieure et le pan de bois. Elle était tout juste à l’aise dans cet espace étroit, avec son tour de taille fin et sa taille moyenne. Eut-elle été plus grande ou plus épaisse, que ses déplacements en auraient été d’autant plus compliqués. Mais, telle qu’elle était physiquement, elle était aussi à l’aise qu’une petite souris dans cet endroit. Elle se coula à droite, avançant dos au mur extérieur pour économiser le maximum d’espace. Elle regardait régulièrement par terre afin d’éviter d’éventuelles bêtes intempestives auxquelles elle aurait pu arracher un couinement révélateur de son emplacement mais, ce jour-là, la chance semblait être de son côté. Ce n’était pas comme cette fois où elle avait marché sur un rat, qui avait poussé un cri aigu de douleur, alors qu’elle se trouvait entre la cuisine et la salle à manger de Monsieur Dennis. L’homme de cinquante ans, qui découpait en rondelles des carottes, s’était alors immobilisé, le couteau à la main ; et il avait regardé le mur, là d’où s’était élevé le bruit, d’un œil brillant. Comme s’il arrivait à voir à travers, et qu’il l’avait mise à nu. Simina en avait eu la chair de poule, et avait évité pendant longtemps de reprendre le passage, préférant faire ses excursions suivantes vers la gauche.
Monsieur Dennis habitait le village depuis une bonne quarantaine d’années. Certains habitants, parmi les plus vieux, pensaient qu’il était né ici, d’où sa prédisposition si naturelle à la méchanceté, mais il n’était revenu qu’à ses dix ans. Il s’amusait déjà à cet âge à tirer des cailloux sur les inoffensifs chats du voisinage. En grandissant, il était devenu prêteur sur gages, et sa fortune s’était accrue considérablement. C’était sans doute l’un des hommes les plus riches d’Ozenne, et la raison pour laquelle Simina considérait qu’un ou deux objets de plus ou de moins ne lui manqueraient nullement –il lui suffirait de les racheter avec l’argent qu’il extorquait à ses pairs, voilà tout.
La jeune fille retint sa respiration durant quelques secondes, avant de se rendre compte que l’appartement semblait actuellement inhabité. Elle respira alors le plus silencieusement possible, immobile, à faire le guet par un trou minuscule qui se trouvait là avant son arrivée, pendant environ cinq minutes (elle compta les trois cent secondes nécessaires dans sa tête). Au bout de ce laps de temps, constatant qu’aucune âme humaine n’avait fait remarquer sa présence, elle leva les mains à la recherche des agrafes qui retenaient le pan de bois. Il y en avait cinq, qu’elle prenait soin de replacer après chacun de ses passages afin que Monsieur Dennis ne puisse pas, à défaut de constater certaines pertes, savoir d’où les fuites provenaient.
Elle se coula à l’extérieur de l’entre-lieu, une jambe après l’autre, comme un chat prêt à détaler au moindre mouvement extérieur. Elle attendit encore près d’une minute, sur place, avant de se décider enfin à se diriger d’un pas souple en direction de la table où trainaient quelques bibelots. Sim repéra immédiatement un couteau moins usé que le sien, et une paire d’aimants qui s’accorderaient bien avec la boussole déréglée qu’elle gardait toujours avec elle –au cas-où, on ne sait jamais, ça pouvait toujours servir un jour, si elle trouvait des aimants comme ceux-là à mettre à l’intérieur, par exemple… Elle remarqua également quelques boites de conserve, toujours utiles car on pouvait les garder plus longtemps que des ingrédients frais.
Elle déposa son sac sur la table, défit le nœud, et tendit la main pour attraper les aimants, quand une poigne rude s’abattit sur son poignet, et l’enserra violemment. Un cri s’échappa de ses lèvres.
« AÏE ! »
Monsieur Dennis, un sourire méprisant sur son visage blafard, la tenait. D’un rapide coup d’œil, Simina comprit qu’elle n’avait aucune chance de s’échapper par la force, l’homme la dominait de plusieurs têtes !
« Je savais bien qu’une petite souris venait chez moi de temps en temps. » Il se tut, puis lui susurra d’une voix mauvaise : « Et sais-tu ce que je leur fais, moi, aux petites souris ?
- Lâchez-moi ! », ne put que couiner en réponse Sim.
Monsieur Dennis éclata d’un rire sans joie. Lorsqu’il se fut calmé, il lui répondit d’un ton sans réplique :
« Hors de question, poulette. Tu vas commencer par lâcher ce que tu tiens en main, puis nous irons ensemble jusqu’au bureau du marshal, qui saura te condamner comme tu le mérites. »
Puis, alors qu’il lui enserrait encore le poignet, sa main remonta jusqu'au niveau de son épaule, et il la secoua comme un shaker. Simina, ballotée par ses mouvements trop puissants pour elle, n’eut d’autre choix que de lâcher le sac qu’elle s’obstina pourtant à garder serré contre elle pendant un bon moment.
Des bruits, semblables à des coups de fusils, retentirent dehors.
Monsieur Dennis était trop absorbé par sa colère et sa fierté d’avoir attrapé la voleuse, Simina par la douleur qui lui prenait le bras, pour s’en rendre compte. Mais, enfin, Monsieur Dennis releva la tête, agacé par cette incessante pétarade.
Il grommela :
« Qu’est-ce que c’est encore que ce foutoir ? »
Sans lâcher le bras de la jeune adolescente, il ouvrit la porte de son appartement d’un bref coup de pied, et se retrouva dans la rue. La pétarade retentissait plus fortement d’ici, sans murs pour étouffer les sons. Simina constata que presque tous les habitants étaient sortis dans la rue. Ils avaient l’air furieux, et se dirigeaient tous, comme d’une masse, vers l’épicerie située en centre-ville –lui sembla-t-il, en tout cas. Monsieur Dennis, pour plus de facilité, la tenait à présent par le collet. Il interpella le maraîcher qui passait près de lui.
« Qu’est-ce qu’il se passe, James ? Pourquoi tout ce boucan ?
- Les étrangers viennent de faire sauter la réserve de poudre à canon. S’ils reviennent, nous serons complètement démunis contre eux Dennis !
- Bon Dieu ! »
Et, dans sa fureur accrue par la peur, il suivit d’un pas vif le flot humain. Bientôt, ils furent près du centre-ville, entourés de toutes parts par les autres. La poigne de Monsieur Dennis était toujours aussi fermement fermée sur son col mais, par chance, Simina portait un gilet sur ses habits habituels. Avec toute la prudence dont elle pouvait faire preuve, elle défit un par un les boutons qui le fermait, espérant que son détracteur serait suffisamment absorbé par sa colère contre les étrangers pour ne pas repérer son petit manège. Puis, alors qu’ils étaient toujours entourés par la masse, Simina défit d’un coup d’épaules ses manches d’un coup sec. Et, sans hésiter, elle se plia en deux et s’enfonça dans la foule. Elle ne prit pas la peine de se retourner pour le narguer. Elle entendit seulement son juron, rapidement étouffé par les détonations incessantes, tandis qu’elle faisait en sorte de mettre le plus de distance possible entre lui et elle.
Simina ne se permit de souffler que lorsqu’elle sortit de la masse humaine. Ils étaient, heureusement pour elle, assez énervés par la perte de toutes ces provisions censées les protéger des intrus pour la remarquer. Quand bien même, il leur aurait été plus vital de faire en sorte d’arrêter à tout prix ces déflagrations avant d’avoir tout perdu, dont le bruit semblait d’ailleurs en train de décroitre, que d’aller la pourchasser pour rendre service à un de leurs concitoyens qu’ils appréciaient sans plus. L’occasion était trop belle, et Sim s’élança en avant, libre comme l’air. Hors d’Ozenne. Enfin !
</blockquote>
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