Cothelstone Manor (relecture)

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Cothelstone Manor (relecture)

Message par Adena H. le Jeu 18 Sep - 23:14


Chapitre I
(1204 mots)


La voiture des Middlestone m’attendait, sagement garée sur le parking de l’aéroport. Je leur avais pourtant assuré, avant mon départ, que je saurais me débrouiller pour arriver chez eux sans leur aide – ça n’aurait pas été, après tout, la première fois que j’aurais hélé un taxi. Mais Carmilla Middlestone, ma grand-tante, avait catégoriquement refusé : cela allait à l’encontre du prestige familial qu’elle tentait d’instiller dans l’esprit de ses locataires de grand standing. Un membre de la famille Middlestone, même éloigné, même apparenté uniquement par la loi, même viscéralement détesté, se devait donc d’être accueilli en grande pompe à Cothelstone Manor.
Après environ une demi-heure de conduite souple, la Cadillac noire emprunta le chemin bien connu menant à la maison des Middlestone. Elle s’arrêta, et Matthews sortit du siège avant pour venir m’ouvrir la portière. Je descendis de la voiture. Un beau soleil m’accueillit, et j’espérai que cela signifiait que mes vacances se passeraient sous de bons augures. C’était l’été, après tout, la saison la plus propice au bronzage, à la détente et aux nouvelles rencontres. Tout ce qui était nécessaire pour passer de bonnes vacances au bord de la mer était soigneusement ordonné dans ma valise à roulettes. J’avais hâte de passer les formalités d’arrivée, de mettre mon maillot de bain, et d’aller me prélasser au bord de la piscine !
Je soulevai misérablement ma valise le long des quelques marches menant à la porte d’entrée, tandis que le son de la Cadillac redémarrant pour aller se garer plus loin me parvenait aux oreilles. Je poussai le battant de la porte, et pénétrai dans le hall d’entrée. Chaleureux et luxueux, il ne reflétait qu’en partie le caractère des membres de cette famille. C’était sans doute néanmoins suffisant pour que les plaisanciers se sentent agréablement accueillis et ne désertent pas leur location en plein mois d’août.
La première personne que je rencontrai fut Mrs Emily Rhys, une petite femme rondelette dans la cinquantaine. Son regard croisa le mien, indifférent ; puis, me reconnaissant brusquement, un large sourire vint étirer ses lèvres pleines. Elle m’ouvrit grand les bras et s’exclama de sa petite voix aigue :
« Maia ! Quel plaisir de te revoir ! » Elle s’approcha, et m’enlaça. Je lui rendis son étreinte, heureuse de voir qu’elle ne m’avait pas oublié depuis l’année dernière. Mrs Rhys et son mari, tous deux originaires d’Ecosse, venaient passer régulièrement leurs mois d’été à Cothelstone Manor. Je les connaissais par conséquent depuis ma plus tendre enfance, et les appréciais pour avoir toujours été aimables avec moi ; d’autre part, incapables de voir le mauvais côté des choses, ils l’étaient avec quasiment tout le monde – excepté les américains dont ils ne pouvaient supporter l’horrible accent.
« Je ne t’avais pas reconnue, avec tes cheveux coupés aussi courts. »
Elle se recula d’un pas, m’étudiant attentivement, avant de reprendre :
« Mais ça te va bien, quoi que tu serais encore mieux avec quelques couleurs.
- Je suis moi aussi contente de vous voir, et pour tout vous avouer je compte bien repartir d’ici avec un bronzage parfait !, répliquai-je en riant. Comment allez-vous, vous et Mr Rhys ?
- Nous nous portons à merveille, merci ma petite. Quant à Henri ? Oh, il doit être quelque part dans les parages, avec sa loupe et son épuisette. Comme d’habitude, il fait son original. »
Elle haussa les épaules tout en levant les yeux au ciel, mais son sourire malicieux démentait le désintérêt qu’elle éprouvait pour son mari.
Mariés depuis trente-et-un ans, il aurait été faux de dire qu’ils s’aimaient autant qu’au premier jour. Néanmoins, leur passion commune s’était peu à peu, au fil des années, muée en une tendresse et une affection que Mrs Emily Rhys faisait en sorte de laisser transparaitre dans ses gestes quotidiens, malgré le caractère parfois irrationnel de sa moitié. Elle avait compris depuis fort longtemps que les petites disputes faisaient partie de la vie conjugale au même titre que les dîners qu’ils ne manquaient jamais de prendre ensemble, et qu’il n’y avait rien de plus sain que de dire ce qui les agaçait lorsque c’était le cas plutôt que de ruminer sans fin. Ainsi, elle répondait par un rire puissant aux bougonneries de son époux, choisissant de prendre légèrement ce qui semblait avoir tant d’importance à ses yeux, comme lorsqu’en faisant la poussière dans son bureau elle avait déplacé toute sa collection de diptères sans la remettre au bon endroit ; il s’avérait par ailleurs plus souvent qu’elle n’aurait pu le dire, que son Henri, après une ou deux heures de bouderies, finisse par se ranger à son point de vue.
Elle appréciait, à juste titre, d'année en année, le développement physique, intellectuel et moral de Maia, et aimait à croire qu'elle était pour celle-ci une protectrice dévouée. C'était en partie vrai - en partie, seulement, puisqu'elles ne prenaient guère régulièrement des nouvelles l'une de l'autre les dix autres mois restants de l'année. Mrs Emily Rhys était le genre de femme qui ne s'occupait, et donc ne s'intéressait, qu'à ce qu'elle avait directement sous les yeux. Lorsqu'elle était à Cothelstone Manor, tous ses petits tracas de la vie quotidienne qui alimentaient ses sujets de conversation entre voisins s'effaçaient tout à fait, pour se concentrer sur les nouveautés attenantes à son lieu de villégiature. Néanmoins, une fois rentrée chez elle, elle oubliait tout pour se concentrer exclusivement sur la manière de résoudre les problèmes qui se posaient à elle.
Cela ne l'empêchait pas pour autant d'apprécier à juste titre un bon caractère franc et ouvert, et elle appréciait, comme toute personne sincère et altruiste, la compagnie de celles et ceux qui, comme elle, l'étaient tout autant si ce n'est plus.
« Sauriez-vous par hasard où se trouve tante Laura ? », demanda Maia.
Elle avait l'intention de saluer toute sa famille, afin de prendre de leurs nouvelles et de les prévenir tout à la fois de son arrivée. Cependant, elle redoutait tant la confrontation avec sa grand-tante Carmilla, qu'elle avait préféré prendre le parti de l'éviter le plus longtemps possible en commençant par se présenter aux membres de sa famille qui, elle le savait (elle l'espérait tout du moins), montreraient le moins ouvertement leur désapprobation quant à sa présence parmi eux.
Mrs Emily Rhys fit un geste vague de la main en direction du grand escalier central.
« Je ne l'ai pas vue de la journée, tu devrais peut-être commencer par sa chambre », répondit-elle évasivement, sans réussir cependant à cacher le peu d'estime qu'elle avait pour Laura Middlestone, la belle-fille de la propriétaire. Il était en effet de notoriété publique que cette dernière préférait passer plus de temps seule en compagnie de ses miroirs, de ses brosses à cheveux et de ses crèmes, qu'auprès des clients de l'hôtel.
Or, plus que toute autre chose, c'était la familiarité avec laquelle ils étaient accueillis qui incitaient les estivants à revenir passer leurs vacances d'été au manoir : Carmilla Middlestone se faisait un devoir de les considérer comme des hôtes de marque dignes au plus haut point d'être estimés : ils avaient l'impression d'être considérés comme des membres de la famille Middlestone, ou en tout cas comme ils s'imaginaient que ceux-ci se traitaient les uns les autres.
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Message par Adena H. le Jeu 18 Sep - 23:29


Chapitre II
(2151 mots)


Maia remercia Mrs Emily Rhys, et se dirigea vers le grand escalier. Elle s'arrêta au niveau du palier du premier étage, et traversa le couloir : les appartements de son oncle Miles et de sa tante Laura se trouvaient juste au dessus du hall d'entrée.
Elle toqua à la porte.
Un cri étouffé lui parvint, assourdi par le lourd battant de la porte. Maia hésita un instant, se demandant si le son était une invitation à entrer, ou non. Elle se décida finalement, malgré tout, à entrebâiller doucement la porte et à passer un coup d’œil hésitant à l'intérieur de la pièce.
C'était un petit salon décoré avec ostentation, composé de plusieurs meubles bas et d'un grand sofa mauve entourant une table en verre. Il n'y avait personne. Néanmoins, au son de la porte qui se refermait, une voix de femme s'éleva d'une pièce voisine :
« Miles ? Miles, mais enfin, vas-tu m’apporter cette serviette, oui ou non ! Quel empoté tu fais, parfois ! »
Maia entendit un clapotement, et comprit que sa tante était en train de sortir du bain.
« Il faut décidément tout faire toute seule dans cette famille ! », l'entendit-elle marmonner, alors que des bruits de placards ouverts et refermés lui parvenaient aux oreilles.
Elle s'approcha de la porte close :
« Tante Laura, c'est Maia. Pardon de te déranger, je n'avais pas entendu que tu étais occupée. Je voulais simplement te dire bonjour, je repasserai plus tard. »
Elle commençait à s'éloigner, lorsque la porte de la salle de bain s'ouvrit en grand, laissant paraître une Laura Middlestone uniquement entourée d'une grande serviette éponge. Elle lui sourit, dévoilant des dents parfaitement alignées et d'une blancheur éclatante :
« May, quelle charmante surprise ! Si j'avais su que tu arrivais aujourd'hui, je t'aurais préparé un petit quelque chose ! »
Maia répondit à son sourire, sans prendre le temps d'approfondir sa remarque. Connaissant sa grand-tante et sa manie obsessionnelle du contrôle, il était fort improbable que les Middlestone n'aient pas été au courant de son arrivée et que rien ne soit préparé pour la recevoir. Il était, au contraire, bien plus probable que sa tante ait oublié l'information et n'ait parlé ainsi que pour se montrer aimable.
« Je suis désolée de te gêner ainsi. Veux-tu que je repasse te voir une fois mes affaires déballées ? »
Laura Middlestone lui jeta un regard critique, étonnée qu'une jeune fille bien élevée ait pensé à venir se présenter dans la même tenue que celle avec laquelle elle avait voyagé. Néanmoins, le caractère simple de Maia, supposa-t-elle, l'empêchait d'agir de manière à blesser intentionnellement autrui; par conséquent, ce qui aurait été une insulte non-déguisée de la part de sa fille se transforma dans son esprit en une marque d'affection : la petite était tellement pressée de la revoir qu'elle en avait oublié les simples règles d'usage. Apaisée par ces pensées nihilistes, son sourire devint plus naturel.
« Laisse-moi deux secondes », lui répondit-elle en entrant dans la seconde pièce et en refermant sèchement la porte sur elle.
Les deux secondes se transformèrent en deux minutes, puis en un quart d'heure.
Commençant à se sentir légèrement agacée par cette attente inutile, Maia ne pouvait faire autre chose que de patienter. Elle s'imaginait, en rêve, à toutes les affaires qu'elle aurait déjà eu le temps de déballer et de ranger dans l'armoire de sa chambre d'amis, plutôt qu'à en perdre bêtement.
Elle se décida malgré tout à voir le côté positif de la chose (elle n’était pas pressée et, étant en vacances, avait au contraire tout son temps !), et retourna dans le petit salon d’où elle venait.
Son regard se posa sur des photographies encadrées, posées au-dessus des meubles bas. Elle les connaissait toutes par cœur, et pourtant elle prit le temps de les admirer l'une après l'autre. Sur la première qu'elle trouva, près de la fenêtre, son cousin Evander âgé de huit ans jouait au ballon, les pieds dans le sable. Sa sœur cadette Hilary, se tenait non loin de lui en train de faire la moue, les bras obstinément croisés : elle n'avait alors que six ans et demie, mais son caractère était déjà formé, conforme à ce qu'il était à présent.
La seconde photo représentait une Hilary rayonnante de joie et souriant à pleines dents - aussi blanches que celle de sa mère. Son regard était empli de fierté, tandis qu'elle tenait à bout de ses petits bras potelés (afin qu'on le voie mieux) son premier prix de danse. Encadrée de ses anciennes compétitrices et de ses entraîneurs, il était pourtant impossible d'en reconnaître aucun, tous étant sans exception plongés dans un flou artistique qui aurait semblé fort naturel, si le seul visage ressortant du lot n'avait été celui de la principale intéressée.
Plusieurs autres images, tels des trophées de chasse, représentaient un ou plusieurs des membres de cette petite famille en compagnie de vieux amis des Middlestone, ou bien de célébrités notoires. Ici et là se croisaient des grands-oncles, des chanteurs, des petits-neveux, des peintres…
L'ornement le plus précieux du petit salon, comme le sous-entendait sa place prédominante et première chose sur laquelle chaque nouveau visiteur posait les yeux et pouvait admirer dès son arrivée, était un immense cadre représentant le fils aîné de Carmilla et de Paul Leander Middlestone, accompagné de sa femme et de ses deux enfants. Laura, habillée pour l'occasion d'une robe de soie bleue à rubans beige, souriait modestement, tandis qu'elle semblait envelopper de son regard caressant et protecteur sa petite famille : Evander et Hilary s'étaient également préparés avec soin, puisque celui-ci se tenait fièrement, droit et beau dans son costume cravate bleu foncé faisant ressortir ses yeux azur, et que celle-là portait une robe assortie aux couleurs de celle de sa mère. Evander répondait quant à lui, du costume à la posture arborée, en passant par le nœud de cravate Windsor, à celle de son père Miles. Aucune mèche de cheveu ne dépassait. C’était là le portrait de la famille modèle, auquel tout le monde aspirait à ressembler, tout en les jalousant secrètement de leur perfection apparente.
J'allais continuer mon inspection, lorsque je remarquai un petit cadre argenté caché derrière l'imposant portrait familial. Intriguée, je m'approchai et le pris en main. Il s'agissait d'une vieille photo aux couleurs passées. Des tâches brunâtres étaient apparues, malgré le fait qu'il était clair, à l'absence de poussière sur la vitre, qu'on avait continué à en prendre grand soin, et ce même après l'avoir relégué au second plan. Je plissai les yeux : je connaissais cette photographie depuis longtemps, mais n'osais jamais m'y attarder très longtemps de peur de faire resurgir de vieux démons. Poussée par une curiosité déraisonnable, j'approchai l'image de mes yeux. Une enfant au visage rond et aux cheveux blonds comme les blés y avait été immortalisée, je le savais, à l'âge de quatre ans. Ses yeux bleus semblaient délavés, mais elle arborait toujours cet air rêveur qui m'attirait tant chez elle : Olivia avait toujours été une enfant précoce.
Un bruit de pas me fit sursauter, et quoi que je n'aie rien fait de mal, j'arborai un air coupable lorsque ma tante entra dans la pièce. Je n'avais eu ni le temps, ni la présence d'esprit de cacher l'objet de mon larcin, et je vis son visage aimable se durcir lorsqu'elle comprit ce que j'étais en train de faire.
« Repose ceci, veux-tu », me dit-elle d'une voix brusque.
Je m'empressai de lui obéir.
« Miles n'est qu'un idiot de sentimental. Je lui ai répété au moins mille fois de la jeter », rajouta-t-elle plus doucement, comme pour s'excuser de son ton précédent. Je perçus clairement la pointe de douleur dans sa voix. J'imagine que, moi aussi, j'aurais réagi ainsi si quelqu'un m'avait rappelé aussi brusquement des souvenirs douloureux.
« Pardon tante Laura », fis-je en arborant une expression gênée, sans remarquer que c'était là la troisième fois que je m'excusais envers elle depuis mon arrivée, à peine une demi-heure plus tôt.
« Ne parlons plus de ça », trancha-t-elle finalement en constatant que ma gêne avait augmenté au point que je n’ose plus la regarder dans les yeux. Ne parlons même pas de lui répondre !
« Que je suis heureuse que tu sois là ! Evander est constamment absent, à suivre continuellement son père dans ses affaires. Quant à Hilary, c’est pire : les vacances d’été ont à peine commencé, qu’elle a déjà prévu de passer plusieurs jours hors de la propriété. Bien sûr, je suis contente pour elle, à son âge il est important de garder contact avec ses amies, et encore plus de se constituer un carnet de connaissances – ça peut toujours servir, tu comprends. »
Pendant qu’elle parlait, d’une voix pleine de joie de vivre, elle agitait ses délicates petites mains parfaitement manucurées dans l’air. Je n’en revenais pas : comment faisait-elle pour sembler aussi heureuse, alors qu’à peine quelques secondes auparavant elle semblait prête à me mordre ? Je me rendis compte que cette pensée était de loin la plus stupide que j’aie eu depuis longtemps : sous prétexte qu’un incident déplorable nous avait touchés, nous n’aurions plus le droit d’être heureux et de profiter de la vie ! Quelle absurdité ! Sans imaginer que je poursuivais une ligne de pensée différente de la sienne, tante Laura continuait à babiller avec enthousiasme :
« D’ailleurs, elle ne rentre pas ce soir, elle dort chez Betty Ann. Betty Ann Miller, tu la connais ? Mais si, vous vous êtes rencontrées il y a deux ans, pour l’anniversaire de Hilly. » Devant mon air un peu perdu, elle insista : « Voyons, il s’agit d’une grande fille toute maigre aux longs cheveux blond filasse. De loin, on dirait de la paille sèche. »
Je ne voyais toujours pas de qui elle parlait, mais je hochai la tête d’un air entendu comme si je venais de m’en rappeler : il n’était guère nécessaire de s’étendre plus que nécessaire sur ce sujet d’une importance vitale, si ?
« J’ai parfois l’impression qu’elle cherche toutes les excuses possibles afin de s’éloigner de plus en plus de moi… »
Tante Laura soupira. Je pensai qu’il était temps de placer mon mot afin de lui remonter le moral.
« C’est absurde, tante Laura. Je suis sûre que Hilly ne pense pas à mal ! », m’exclamai-je avec conviction. « Tu sais comment son les adolescents. A cet âge, on a envie de croire qu’on peut se passer de ses parents, et on s’énerve en se rendant compte que c’est faux et qu’on n’arrive pas à s’empêcher de les aimer malgré tous nos efforts pour essayer de les détester ! Crois-moi, je suis aussi passée par là, et je continue pourtant à aimer mes parents plus que tout au monde. »
Son sourire de circonstance réapparut sur ses lèvres, mais je me rendis compte de l’infime plissement de ses beaux yeux bleus : celui qu’elle utilisait lorsqu’elle jaugeait les forces et les faiblesses de ses interlocuteurs.  Deux mois par an au contact des Middlestone m’avait permis de connaître leurs petites habitudes. Sans cela, je n’aurais jamais pu remarquer son expression, puisqu’elle avait disparu une seconde à peine plus tard.
« Oui, tu as sans doute raison… Oui, bien sûr, c’est certainement cela », reprit-elle d’une voix plus assurée. « Heureusement, Evander rentre tous les soirs. Il est très occupé dans la journée, Miles lui apprend comment gérer une société, tu comprends. Il n’empêche, je suis soulagée de ne pas me retrouver seule toute la journée dans cette grande maison vide, avec Carmilla.
- Ne pourrais-tu pas aller à la rencontre des vacanciers, si tu ne veux pas rester seule ? », hasardai-je. « Je viens tout juste de croiser Mrs Rhys dans le hall, et je suis persuadée que vous trouveriez un sujet de conversation qui pourrait vous plaire… »
Elle renifla :
« Oh ! Elle. »
Je me tus.
« Je suis si contente que tu sois là », reprit-elle comme si de rien n’était. « La maison sera animée, nous allons pouvoir faire plein de choses ensemble… A commencer par mon club de bridge mardi prochain. Ca me fait penser… Il faudra ab-so-lu-ment que je te présente Tangela Purvis, c’est une femme incroyable. Savais-tu qu’elle est la directrice d’une association qui permet à des orphelins d’aller dans des écoles décentes ? Et il faudra aussi aller faire les boutiques ensemble, que ce sera chic ! », s’exclama-t-elle à nouveau en battant des mains, le regard pétillant comme celui d’une enfant sur le point de déballer ses cadeaux d’anniversaire. « Mais je parle, je parle, et l’heure tourne. Si nous voulons commencer à planifier les meilleures vacances de notre vie, il va falloir que je me prépare. Et tu dois aller défaire tes bagages. Il n’y a pas un instant à perdre ! Allons, zou ! »
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Re: Cothelstone Manor (relecture)

Message par Adena H. le Ven 19 Sep - 13:29


Chapitre III
(1403 mots)



Une fois devant la porte, dans le couloir, ma valise à roulettes à la main, je soupirai. En effet, à présent que ma tante m’avait clairement expliqué qu’elle était seule avec sa belle-mère durant la journée, et que je venais de saluer ma tante, je n’avais plus la possibilité de reculer : j’allais devoir faire face à l’incroyable Carmilla Middlestone. Je frissonnai ; on avait laissé une fenêtre ouverte. Je serrai fermement la poignée de ma valise, comme si je réussirais à y puiser des forces, et me dirigeai cette fois-ci vers le rez-de-chaussée, où je savais pouvoir la trouver.
Carmilla Middlestone n’était pas femme à se prélasser dans sa chambre en pleine journée. Non, au contraire, on pouvait la voir déambuler dans sa propriété comme une reine en visite dans son domaine : à discuter avec les vacanciers ; à vérifier que les extra faisaient correctement leur travail ; à s’occuper de l’organisation ou de la décoration de certaines pièces. Si ce n’était pas le cas, comme elle en avait l’habitude juste après le repas du midi, moment où ses locataires temporaires étaient le moins actifs (à se prélasser au bord de la piscine sur un transat, ou bien à faire la sieste dans leur location), il n’y avait qu’un seul autre unique endroit où elle pouvait se trouver : son bureau. C’est vers là que je me dirigeai d’un pas que je voulais assuré. Je croisai d’autres personnes dans le hall d’entrée, et les saluai d’un signe de tête. Je n’en reconnus aucun qui méritât que je m’arrête. Je passai derrière l’escalier principal, et poussai une porte à laquelle pendait un panneau sur lequel était écrit : « Direction ». Je m’avançai de deux mètres, pour me retrouver face à l’imposante Mrs Erewaker.
« Bonjour, Mrs Erewaker. Comment allez-vous depuis l’année dernière ? », demandai-je en me forçant à lui sourire.
Elle releva la tête de sa paperasse, dans laquelle elle s’était replongée en me voyant arriver, sans faire particulièrement attention à moi. J’eus l’impression, comme à chaque fois que je me retrouvais confrontée à elle, de n’avoir strictement aucune importance. C’était assez étrange, et avait le don de me mettre parfois mal à l’aise – cependant, je me sentais capable de le gérer.
« Ah. C’est vous », répliqua-t-elle sèchement en guise de réponse, la tête toujours penchée sur son bureau.
Sa réponse m’arracha un petit rire nerveux.
« Oui, c’est moi… » J’expirai, et portais machinalement ma main à mon cou afin de me rassurer. « Mrs Erewaker, me serait-il possible de voir ma grand-tante ? »
Mrs Erewaker renifla d’un air méprisant. Si mes souvenirs étaient bons, elle avait à peine cinq ans de moins que ma grand-tante, et seulement seize ans lorsque celle-ci avait décidé de l’engager. Malgré son embonpoint probant qui lui donnait l’air pataud, Mrs Ellen Erewaker avait su montrer son utilité à ma grand-tante puisque, au départ simple femme de chambre, elle avait peu à peu réussi à monter les échelons, jusqu’à devenir officiellement sa secrétaire-comptable. Et, officieusement, son bras droit.
Que je sache, elle n’avait rien à nous reprocher. Mes parents et moi-même nous étions toujours comportés correctement envers elle, et si jamais nous l’avions froissé c’était honnêtement – réellement – sans le faire exprès ! Néanmoins, sans être naturellement mauvaise, je la croyais surtout, simplement, opportuniste : car, en constatant le peu d’estime que sa patronne nous portait, elle avait tout bêtement profité de l’occasion pour faillir à ses devoirs professionnels. Or, il était fort à parier que si elle s’était avisée de réagir ainsi avec d’autres clients, elle n’aurait plus été à Cothelstone Manor pour en parler : Carmilla Middlestone l’aurait viré sans préavis.
Être polie avec elle ne m’empêchait pas pour autant de me demander autant d’efforts que de lui sourire.
J'insistai.
« Je souhaiterais la prévenir de mon arrivée. Est-elle là ? »
Ma demande la fit relever la tête, sans pour autant lâcher le stylo bille noir qu'elle tenait en main.
« Mrs Middlestone est en réunion, et ne souhaite pas être dérangée. Néanmoins, elle m’a prévenu de votre arrivée. Je dois vous remettre ceci. »
Le document en question était en réalité un bout de papier. Je ne m’attendais pas vraiment à un accueil chaleureux, mais ce qui était noté dessus dépassait toutes mes espérances :
À remettre à la réception : Clé 201 pour le porteur de ce message.
C. Middlestone

Je me mordis la lèvre, et posai mon regard sur Mrs Erewaker.
« N’y a-t-il aucun autre mot pour moi ? »
Cette dernière, une fois le papier transmis, avait repris son activité précédente (qui consistait, apparemment, à relire des informations et à en raturer la grande majorité). Tout en continuant à raturer, elle hocha négativement la tête. Je compris son message silencieux : je n’avais plus rien à faire ici.
Je me forçai malgré tout à sourire une dernière fois, avant de conclure de mon ton le plus poli :
« Merci, Mrs Erewaker. »
Puis, ceci fait, je tournai les talons et fis le trajet en sens inverse.
Une fois arrivée de l’autre côté de la porte portant le panneau « Direction », je profitai de l’ombre de l’escalier pour soupirer. Le message n’était pas très personnel, certes, mais je ne m’attendais pas vraiment qu’il le soit. Et puis, d’une certaine manière, j’avais passé la seconde étape sans être obligée de voir ma grand-tante. Ce qui n’était, à mon humble avis, pas forcément plus mal.
Un couple dans la trentaine traversa le hall d’entrée en direction de la porte d’entrée. Leurs maillots de bain aux couleurs éclatantes laissaient voir leur peau bronzée. Cela ne laissait guère d’interrogation sur le lieu qu’ils comptaient rejoindre : avec un temps pareil, il aurait été vraiment bête de ne pas profiter des dernières heures de soleil de la journée pour aller se baigner. Les voir le sourire aux lèvres, aussi heureux et décontractés, me remit un petit peu. Je me rappelai ce que j’avais décidé, c’est-à-dire de profiter à fond de mes vacances scolaires.
Forte de ces bonnes résolutions, je pris une grande inspiration et retournai dans le hall. Sur la droite en entrant se trouvait la réception. Je m'avançai vers une grande blonde qui avait attaché ses cheveux parfaitement disciplinés en une queue-de-cheval haute. Ses lèvres pulpeuses s’arrondirent en réponse à mon sourire, lorsque je m’accoudai au comptoir derrière lequel elle se tenait bien droite.
- Bonjour... Aniela, la saluai-je tout en déchiffrant l'étiquette accrochée sur le côté gauche de sa poitrine, où se trouvait son prénom. Je m'appelle Maia. Maia Addler.
- Bonjour mademoiselle Addler. Que puis-je faire pour vous ?, demanda-t-elle poliment tout en gardant son sourire de circonstance.
Son élocution était parfaite. On pouvait sentir jusqu'aux bouts de ses ongles parfaitement manucurés que contrairement aux allures de potiche qu'elle affichait présentement en se mettant complaisamment au service des autres, elle avait eu la chance d'aller dans les meilleures écoles. D'un autre côté, je ne m'avançais pas trop en faisant cette conclusion, car je savais par expérience que ma grand-tante n'engageait que les meilleurs; et qu'un pli sur un vêtement qui ne devait en contenir aucun était toujours un pli de trop. Elle ne laissait rien au hasard.
J'en eus la confirmation lorsque, tandis que je lui tendais le papier que j'avais gardé en main, elle profita de l'occasion pour m'observer. Le temps qu'elle le prenne et le déplie, son analyse était terminée : j'avais à peine senti son regard glisser, presque imperceptiblement, sur moi. Cela ne dura pas plus de trois secondes. Lorsque je reposai à nouveau les yeux sur elle, je me retrouvai à nouveau confrontée à ce masque de serviabilité immuable qui était le sien.
L'étonnement qu'elle aurait du ressentir face à la teneur de ce message ne transparut point sur son visage. Et, aussi étonnant qu'il soit, sans se sentir déstabilisée le moins du moins, Aniela se tourna placidement vers le tableau où étaient accrochées toutes les clés inutilisées. Son œil vif repéra instantanément la clé de la chambre 201. Elle la décrocha, et la posa sur le comptoir qui nous séparait.
- Merci Aniela.
Je m'en emparai, pressée de me débarrasser d'une tâche qui me réjouissait peu : en effet, moins j'avais de rangements à faire, mieux je me portais.
Du coin de l’œil, je l'aperçus faire un discret signe au groom; celui-ci fut instantanément à mes côtés, ma valise en mains.
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Re: Cothelstone Manor (relecture)

Message par Adena H. le Mer 19 Nov - 18:17


Chapitre IV
(2054 mots)




Le groom me précéda dans les étages. Je n'étais pas peu soulagée de ne pas avoir à transporter une nouvelle fois ma valise : Cothelstone Manor était une vieille maison, et malgré les innovations techniques apportées par les différents propriétaires successifs, il avait toujours été catégoriquement hors de question de trop moderniser les lieux. Carmilla Middlestone, tout comme ses locataires, trouvait un charme un peu vieillot à l'idée de vivre dans le confort, sans pour autant être entouré de robots "nouvelle génération" en tout genre. C'était donc la principale raison pour laquelle elle refusait d'installer un ascenseur, en plus du fait qu'elle ne voulait pas détruire une grande partie de l'architecture de la maison. Comme elle le disait elle-même si bien, Cothelstone Manor n'était pas un banal et vulgaire hôtel de luxe : c'était une retraite paisible pour gens de qualité - entendez par là : fortunés.
Une fois son office terminée, le groom, âgé d'environ trente ans, déposa ma valise au pied du lit, et se retira silencieusement. Je le remerciai, et fermai la porte sur lui. Puis, je m'attelai à la difficile tâche de m'approprier les lieux.
Le cadre avait beau être incroyable, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur du manoir, aussi loin que je me souvienne il m'avait pourtant toujours été difficile de laisser ma chambre d'adolescente remplie de photos, de dessins, de bazar - bref, de vie - pour une chambre d'invité aussi froide et impersonnelle. C'était en tout cas ainsi que je me la représentai. Et, pour pallier à ce manque flagrant d'humanité, je commençai par sortir et disposer un peu partout sur ma table de chevet et meubles provisoires des photos de mes parents et de mes amis. J'avais toujours détesté le proverbe "Loin des yeux, loin du cœur", qui me paraissait tristement vrai, et me forçais donc à me rappeler constamment des personnes éloignées afin d'être sûre de ne jamais oublier de prendre régulièrement de leurs nouvelles. J'étais persuadée que j'aurais été capable de le faire sans images d'eux, mais le simple fait de regarder ces images fixes me réchauffait le cœur et me permettait de me souvenir en un seul clin d’œil des moments extraordinaires que j'avais passés avec eux.
Les regards de mes parents, de Jane et de Christopher, ainsi que de certains camarades de classe me suivirent tandis que je m'occupai de la seconde et de la plus fastidieuse tâche qui existât au monde : ranger. Heureusement, une fois encore, j'avais eu la présence d'esprit de m'organiser à l'avance afin de ne pas perdre bêtement de temps à accomplir une action déplaisante ; si bien que, connaissant mes dispositions d'esprit à ce sujet, j'avais plié mon linge et l'avais organisé en petits tas avant même de le placer dans ma valise avec mes affaires de toilette, et qu'il me suffit alors simplement à le sortir et à le placer dans les armoires et tiroirs prévus à cet effet. Ce système fut tellement efficace que j'eus finis en moins d'un quart d'heure. Je me félicitai d'avoir pris plus de deux heures à tout organiser avant mon départ !
Je jetai ensuite un bref regard par la fenêtre. Il avait fait un beau soleil durant la majorité de la journée, mais le ciel s'était voilé de nuages gris durant la dernière demi heure. Je balançai un instant, mais l'image du couple heureux qui se rendait à la piscine pendant que j'étais dans le hall d'entrée me revint subitement en mémoire. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, j'étais en maillot de bain, et je redescendais à toute allure les deux étages qui me séparaient du rez-de-chaussée. Je ne croisai personne dans les couloirs, puisque les vacanciers avaient chacun leur propre mobile-home dispersés un peu partout sur le domaine : la maison était exclusivement réservée aux membres de la famille ainsi qu'aux hôtes de marque. Ma serviette sous le bras, je passai devant le poste de travail d'Aniela - elle était absente - et me dirigeai vers la piscine extérieure.
Quelques transats aux couleurs de l'hôtel étaient déjà sortis, mais seuls trois étaient occupés. L'un d'entre eux semblait faire la sieste, tandis que les deux autres s'étaient abîmés dans leur lecture. Un homme âgé faisait consciencieusement ses longueurs dans le grand bassin. Je les saluai tous, sans me vexer qu'ils soient trop occupés pour me répondre, et mis un pied dans l'eau. Elle était froide. Décidée à aller jusqu'au bout, je me saisis d'un coup : plouf, dans l'eau !
Une dizaine de transats aux couleurs de la propriété étaient déjà sortis, mais seuls trois étaient occupés. L'un d'entre eux semblait faire la sieste, tandis que les deux autres s'étaient abîmés dans leur lecture. Un homme âgé faisait consciencieusement ses longueurs dans le grand bassin. Je ne remarquai pas le couple de tout à l'heure, et supposai qu'ils avaient rebroussé chemin lorsque le temps s'était rafraîchi. Je les saluai tous, sans me vexer qu'ils soient trop occupés pour me répondre, et mis un pied dans l'eau. Elle était froide. Décidée à aller jusqu'au bout, je me saisis d'un coup : plouf ! En un instant, je fus entièrement saisie et choisis de me mêler à l'activité de l'homme âgé : nager avait toujours eu le don de me délasser.

Des gouttes de pluie me firent sortir du bassin à peine vingt minutes plus tard. Deux des vacanciers qui se reposaient sur les transats étaient partis peu après mon arrivée. Le dernier, un homme d'une trentaine d'années, avait continué sa lecture sans faire nullement attention aux variations du temps. Du coin de l’œil, j'observai fugitivement ses sourcils froncés sous l'effet de la concentration, tout en faisant mes demi-tours dans le bassin. Si bien que, lorsqu'il se mit réellement à pleuvoir, il en parut surpris. Je me décidai à quitter le bassin au moment où il jetait un regard étonné vers le ciel désormais gris.
Je me précipitai pour récupérer la simple serviette que j'avais emporté avec moi en descendant, et m'en entourai le buste et les épaules. Il pleuvait désormais à verse et, si je n'avais pas déjà été trempée par mon petit tour dans la piscine, il n'aurait pas fallu fort longtemps pour que je le sois avec un temps pareil !
Je me dépêchai de rejoindre le hall d'entrée, talonnant de près le trentenaire qui se dirigeait vers Cothelstone Manor à grandes enjambées, lorsque j'eus une pensée pour l'homme âgé. Cela m'incita à dépasser l'homme. J'arrivai, essoufflée, devant les portes de la demeure, et empruntai sans un mot un des parapluies qui se trouvait sous le porche. Je l'ouvris et fis demi-tour d'un même pas vif, jusqu'au nageur.

"Monsieur, acceptez que je vous tienne ce parapluie", l’apostrophai-je tout en le tendant au-dessus de nos deux têtes.

Il marchait lentement et, malgré mon impatience, je me contentai de suivre son rythme. Trempée pour être trempée, autant que je me rende utile !
Il me jeta un regard, et répondit :

"Je vous remercie, jeune fille. Hélas, j'ai beau faire du sport tous les jours, mes pauvres vieilles jambes ne sont plus ce qu'elles étaient."
"J'ai en effet remarqué que vous étiez un très bon nageur", répliquai-je en éludant sa remarque sur sa vieillesse.
"Oh ! Je n'ai aucun mérite, vous savez. Quand j'étais plus jeune, je suis tombé amoureux d'une magnifique jeune femme qui nageait en compétition. Je ne me suis mis à la nage que pour pouvoir la courtiser plus facilement."

Cette remarque me fit échapper un léger rire.

"Cela n'enlève rien à vos capacités, monsieur. A ce que je sais, il ne suffit pas de tomber amoureux pour en avoir. Il faut de l'entraînement, de la rigueur, et du temps. Sinon, il me tarde de tomber amoureuse d'un nageur aussi bon que vous", rajoutai-je malicieusement.
"Vous aimez donc nager, vous aussi ?"
"Oui ! Mais uniquement comme loisir. Je crois que faire de la compétition me retirerait tout le plaisir que j'ai à nager."
"Sachez, jeune fille, que lorsqu'on aime véritablement une chose, que ce soit la natation ou un autre art quelconque, il n'est nul plaisir surpassable que celui d'en faire son métier."

"Comment s'est finie votre histoire avec la jeune fille ? Avez-vous réussi à la courtiser ?", demandai-je afin de changer de sujet.
"Hé bien, non."
"Oh, vous avez du être déçu ! Que s'est-il passé ?"
"Il s'est avéré qu'elle était déjà mariée, et qu'elle aimait tant son époux qu'elle a accepté d'arrêter de faire de la natation dès lors qu'elle a porté son enfant, pour se consacrer aux joies de la maternité. Quelle folie ! Je ne lui aurais jamais demandé un tel sacrifice, et lui non plus sans doute, s'il avait su qu'elle en perdrait toute envie..."

Notre discussion nous avait amené tout près des marches menant au hall d'entrée. Le vieil homme les monta une à une, tandis qu'Aniela, qui était de retour à son poste, tenait la porte ouverte en attendant notre passage. Je la remerciai d'un sourire et d'un hochement de tête, qu'elle me rendit avant de refermer la porte afin d'éviter les courants d'air.

Le changement immédiat de température me fit frissonner.

Aniela se tourna vers le vieil homme, et lui proposa une paire de chaussons fourrés accompagnant la robe de chambre chaude qu'elle portait sous le bras :

"Monsieur Humbert", commença-t-elle, "souhaitez-vous que l'on vous porte une tasse de thé chaud dans le petit salon lorsque vous vous serez changé ?"
"Hmm... Oui, avez plaisir Aniela. Tout du moins dès que j'aurai retrouvé mon souffle." Il prit le temps de se couvrir de la robe de chambre et des chaussons moelleux que lui proposait l'hôtesse, puis se tourna ensuite vers moi : "Je vous remercie de votre attention, mademoiselle."
"C'était un plaisir, monsieur Humbert", répliquai-je.

Aniela me lança un regard neutre. Un simple regard vers ses mains vides me fit comprendre qu'elle n'avait rien pour moi. Je n'en attendais heureusement rien, et ne me démontai pas de son comportement.

"J'espère avoir l'honneur de vous retrouver lors du dîner de ce soir, monsieur. Lorsque nous serons tous deux propres et secs", terminai-je en plaisantant.

Le vieil homme grommela une réponse que je n'entendis pas, tout occupé qu'il était à se réchauffer les membres engourdis par le froid. Je me dirigeai vers l'escalier, lorsqu'une voix d'homme m'interpella soudainement :

"Vous êtes réellement revenue sur vos pas uniquement pour abriter un vieillard sous un parapluie ? "

Etait-ce une question ou une affirmation ? Le ton de sa voix me trompa, et je ne sus que lui répondre, puisque c'était plus ou moins ainsi que cela s'était passé, et qu'il en avait sans doute été témoin puisqu'il n'avait pas quitté le hall d'entrée depuis qu'il s'y était lui aussi réfugié. La robe de chambre aux couleurs de la propriété des Middlestone pendait, ouverte, laissant voir ses habits trempés. Des poils brun transparaissaient de son torse au travers du fin tissu de coton blanc qui lui servait de tee-shirt.

Je fis la moue et décidai de lui renvoyer sa question.

"Qu'en pensez-vous ?"

"Je suis un homme cynique, miss, malgré mon jeune âge. Je crois que toutes les actions des hommes sont dictées par leur envie, et qu'ils ne font jamais rien pour rien."

Choquée, j'ouvris la bouche à sa remarque mordante, mais la refermai sans savoir quoi dire. Je réfléchis, de peur de parler imprudemment, tandis qu'il m'observait attentivement. Ses deux yeux noirs ne me quittaient pas.

"Dans ce cas," commençai-je prudemment, "votre remarque à mon adresse signifie que vous attendez quelque chose de moi. Et ma réponse à votre remarque signifie que j'attends quelque chose de vous..." Je laissai la fin de ma phrase en suspens, attendant une réaction de sa part.

Ses yeux se mirent à briller, tandis qu'un fin sourire apparut sur son visage séduisant.

"Qu'attendez-vous de moi ?"

Je fus une nouvelle fois surprise par sa formulation, et balbutiai, étonnée :

"Mais... mais rien ! Je ne vous connais pas, pourquoi voudrais-je quelque chose de vous ?"
"Tout le monde veut quelque chose, miss."
"Hé bien pas moi ! Bonsoir", répondis-je abruptement, décontenancée par le sérieux dont il continuait à faire preuve. Je tournai les talons et me dirigeai brusquement vers l'escalier, que je montai à toute enjambée sans me rendre compte qu'il me suivait pensivement du regard.
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Re: Cothelstone Manor (relecture)

Message par Adena H. le Mer 19 Nov - 18:21


Chapitre V
(1253 mots)


J'arrivai bientôt devant la porte de ma chambre d'invité, que je m'empressai d'ouvrir avec la clé prévue à cet effet, que j'avais caché dans un vase de l'étage avant d'aller me baigner. J'allais la refermer, lorsqu'une voix interrompit mon geste :

"Hé bien, quelle furie !"

Je ne mis pas plus de cinq secondes avant de reconnaître la voix, et mon corps fut plus rapide que mon esprit : je sentis mon souffle s'accélérer, et tout mon corps se tendre.

"Evander !", m'exclamai-je.

Et je sautai dans ses bras grands écartés pour me recevoir. Il me pressa contre lui, et la sensation qui s'en dégagea me fit frissonner - mais pas de froid. Nous nous écartâmes gauchement l'un de l'autre, mais son bras ne quitta pas ma hanche.

"Ma petite furie, comme je suis content de te voir."

Je me forçai à reprendre mes esprits. Evander ! Ici ! J'étais si heureuse de le retrouver que j'en aurais sauté de joie et fait tout le ramdam possible et imaginable !

"Tante Laura m'a dit que tu ne rentrerais que tard ce soir. A cause de ton stage. Au travail de ton père."
"Oui, c'est en effet ce qui était prévu. Mais j'étais trop empressé à l'idée de te retrouver." Il fit un pas en avant, et je ne bougeai pas, pétrifiée par sa proximité. Evander n'avait qu'un an de plus que moi, et il me semblait pourtant déjà être un homme accompli. Il s'approcha de moi, et sa main libre caressa une mèche de mes cheveux encore mouillés en murmurant : "Si tu savais comme tu m'as manqué..." La paume de sa main, chaude sur ma peau nue, sembla me brûler à ces mots. Je me rendis compte que j'aimais cette chaleur inhabituelle ; je me rendis compte que cette proximité - cette intimité - me tentait... peut-être même un peu trop.

Je fis brusquement un pas en arrière, m'arrachant douloureusement à son étreinte.

"Je suis trempée, Evander. Laisse-moi prendre une bonne douche et me sécher les cheveux, et ensuite nous irons nous promener dans le manoir. Papa m'a raconté que Carmilla avait fait faire des travaux au premier étage."

Tout en parlant, j'étais entrée dans ma chambre, et m'aperçus avec stupeur qu'Evander s'apprêtait à me suivre. Je n'eus pas le temps de réfléchir qu'en à peine un battement de cœur tout mon sang avait afflué dans mon cerveau, et mes gestes dépassèrent ma pensée : je refermai brutalement la porte sur lui. Il n'eut que le temps de faire un bond en arrière pour ne pas se cogner dessus. J'attendis un instant de l'autre côté, immobile et le cœur battant à toute allure, de voir si la porte allait se rouvrir. Je luttai contre l'envie de mettre le verrou, mais me calmai en me rendant compte qu'Evander ne cherchait nullement à me rejoindre. Je me traitai d'imbécile : pourquoi un garçon bien fait de dix-huit ans aurait-il voulu venir me rejoindre dans ma chambre ? Je venais de me comporter comme une folle. J'avais cru voir un geste de la part de mon cousin, et l'avais immédiatement interprété comme j'aurais aimé qu'il agisse - et non pas comme il l'avait fait réellement ! Le rouge me monta aux joues lorsque je me figurai l'expression perplexe qu'il devait afficher face à ma porte close, et aux questions qu'il devait se poser quant à mon comportement maladroit.
Si je n'avais été secrètement attirée par le charme qui se dégageait en tout de la personnalité de mon cousin, je n'aurais pas hésité à le laisser entrer. Mais l'imaginer m'attendre, confortablement installé sur mon lit et inconscient de tout ce que son attitude provoquait en moi, alors que je prenais une douche toute nue dans la pièce juste à côté, me paraissait insurmontable. Je ne me serais pas sentie suffisamment à l'aise pour me comporter naturellement avec lui, comme ç'avait été le cas en lui claquant ma porte au nez. Sa cousine devait lui paraître bien étrange : elle lui sautait dans les bras pour lui témoigner son plaisir de le revoir, et ensuite elle l'ignorait superbement ! Il y avait de quoi refuser de faire plus d'efforts avec elle... A cette pensée angoissante, je frémis. Et si Evander avait changé d'avis et ne m'attendait plus ? S'il me trouvait bien trop étrange pour passer du temps en sa compagnie ? La douche chaude qui devait me réchauffer me parut soudainement bien froide pour y rester plus longtemps. Je m'habillai en quatrième vitesse, le cœur serré à l'idée qu'il ait pu s'en aller. J'ouvris la porte, les sens aux abois. Mais je ne le vis nulle part. Je ne pus m'empêcher de pousser un soupir de déception.

"Que se passe-t-il ?", demanda Evander tout en sortant de l'ombre de l'escalier où il s'était assis. "Tu as l'air déçue."

Mes joues retrouvèrent leur rougeur en me rendant compte de sa présence. J'eus une nouvelle fois envie de me précipiter dans la chaleur de ses bras, rien que pour le remercier de ne pas m'avoir abandonnée à mes tristes manières, mais je me forçai à refréner mon enthousiasme. Au lieu de cela, je m'exclamai avec un grand sourire :

"Je suis prête !"

Il me regarda, perplexe.

"Décidément, je ne comprendrai jamais rien aux femmes. Un instant, vous semblez complètement abattues, et à peine un instant plus tard, vous devenez aussi excitées qu'une puce", dit-il. "A moins que cela ne marche que pour toi ?", rajouta-t-il en m'observant pensivement.

Je rougis sous son regard mais décidai d'éluder sa question.

"Où veux-tu m'emmener ?"
"Au grenier. Tu te rappelles de la dernière fois où nous y sommes montés ?"

Je hochai la tête, les yeux brillants. C'était deux ans plus tôt, mais cela me semblait remonter à un siècle. Comme tous les étés, j'avais passé celui-ci chez les Middlestone. Mes parents absents, Carmilla s'était fait un malin plaisir de s'en prendre à moi, sous tous les prétextes possibles et imaginables. Elle venait, ce jour-là, de me priver de fête : c'était l'anniversaire d'Hilly, et elle avait refusé que j'y participe sous prétexte que je n'avais pas rangé ma chambre comme elle me l'avait demandé. Ce que je ne comprenais pas, puisque j'avais obéi à ses instructions, comme je le faisais constamment de peur de me faire punir ; mais elle m'avait traité de menteuse lorsque je lui avais soutenu le contraire, et m'avait durement traîné jusqu'à ma chambre d'amis par les oreilles pour me prouver le contraire : elle avait raison, j'avais tord. Et j'avais été punie une seconde fois. Cela dépassait la logique : pourquoi quelqu'un serait-il entré dans ma chambre pour la déranger, dans le simple but de me priver d'anniversaire ? Je m'étais forcée à ravaler mes larmes, et m'étais mise à ranger ma chambre de fond en comble pour la seconde fois de la journée, au cas-où Carmilla Middlestone reviendrait vérifier que tout était en état. Une fois ma misérable tâche finie, j'étais montée jusque dans les combles afin de m'abandonner à mon désespoir. Perdue et triste, j'avais la tête posée dans les mains lorsqu'Evander avait émergé dans le grenier et s'était approché de moi.

"Je te cherche depuis des heures, May."

Il avait posé une main rassurante sur mon épaule, et je m'étais mise à sangloter comme un petit enfant. Il m'avait alors entouré de ses bras, en me cajolant jusqu'à ce que je me calme peu à peu.

"Sèche tes larmes, May. Carmilla n'en vaut pas la peine, je t'assure", m'avait-il alors dit.
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Re: Cothelstone Manor (relecture)

Message par Adena H. le Mer 19 Nov - 18:22


Chapitre VI
(1871 mots)


Je suivis l'Evander du présent jusqu'aux marches menant au grenier, rêveuse. Il ouvrit la porte, et me tint la porte tandis que j'entrais à mon tour.

"Tu as les cheveux encore mouillés", constata-t-il alors que je le dépassai.
e haussai les épaules, et m'arrêtai devant une poupée de porcelaine à la jambe cassée, qui se tenait fièrement juchée sur une chaise. Une fine couche de poussière la recouvrait, ainsi que la chaise où elle se trouvait et que mille autres objets qui encombraient le grenier, et qu'on y avait relégué pour une raison ou pour une autre.

"Ils sécheront. A ton avis, depuis combien de temps personne n'est-il monté ?", demandai-je en changeant de sujet.
"Sans doute une éternité. Ou peut-être juste la semaine dernière", répliqua-t-il d'un air malicieux.

J'éclatai de rire.

"Que faisais-tu là tout seul ?"
"Qui te dit que j'étais tout seul ?", répliqua-t-il vivement. Je me tournai brusquement vers lui, mais ce fut à son tour d'éclater de rire devant la vivacité de ma réaction. "Tu me connais trop bien, May !", me dit-il une fois qu'il eut retrouvé son souffle. "Et tu as raison, j'étais tout seul."

Je me tus, attendant qu'il réponde à ma question.

"Je sais que grand-mère me désapprouverait. Maman s'en moquerait, et papa... hé bien, tu connais papa."

J'ouvris grand les yeux et m'approchai de lui inconsciemment, dans l'attente. Quel genre d'activité pouvait-il pratiquer, qui déplairait à toute sa famille ? Il me rendit mon regard, sérieux comme un pape. Je décidai de dire la première chose stupide, énorme, qui me passerait par la tête afin de détendre un peu l'atmosphère.

"A moins que tu ne fasses collection de femmes que tu as au préalable pris plaisir à tuer, je ne vois pas en quoi tes occupations pourraient déplaire à ta famille", dis-je donc de mon ton le plus naturel.

Evander comprit immédiatement mon intention, et un léger sourire arqua ses lèvres.

"Viens", me dit-il. Il prit ma main, et m'entraîna sans une hésitation au travers de tout ce bazar. Je le suivis sans rechigner jusqu'à ce qu'il s'arrête devant deux grosses cuves vides au fond plat. Je l'observai me lâcher la main, pour plus de commodité, et sortir d'un endroit apparemment secret de grandes feuilles blanches enroulées sur elles-mêmes. Je fronçai les sourcils. Que voulait-il me montrer ?

"Viens", m'intima-t-il à nouveau. "Approche-toi." Il déroula délicatement un des rouleaux, laissant apparaître sur l'envers de la feuille une magnifique photographie en noir et blanc du domaine de Cothelstone Manor. Je m'approchai pour mieux voir, tandis qu'il déroulait une autre, puis encore une autre, photographie. Sur la seconde, je reconnus une fameuse rue de Londres dans laquelle sa mère allait souvent faire des emplettes. Sur la troisième, enfin, quelqu’un d’autre devait avoir pris le cliché, car il posait en compagnie de garçons de son âge, tous bien propres sur eux et en uniforme d’école.

Je laissai échapper une exclamation involontaire.

« C’est incroyable ! Tu es doué ! »

« Je sais que tu n’y connais rien, mais je suis touché de ton compliment », me nargua-t-il.

Je lui tirai la langue en retour. Il avait raison, je ne m’étais jamais intéressée à la photographie, à part pour appuyer sur un appareil photo jetable et le donner ensuite à un photographe pour qu’il en fasse développer la pellicule en magasin. N’empêche, je ne pouvais m’empêcher d’être impressionnée par ses prouesses.

« Et tu me dis que tu as réussi à cacher ta passion à toute ta famille ? Même à ta sœur ? »

Il hocha la tête solennellement.

« Je suis sincèrement impressionnée. Et tu ne pourras pas dire que je ne m’y connais pas, pour le coup », rajoutai-je en souriant. Hilary avait toujours été une curieuse de la pire espèce. Elle avait des tendances naturelles à la paresse, si bien qu’elle n’hésitait pas à utiliser ses talents de fouine pour chercher des informations compromettantes sur ceux qu’elle imaginait bien faire le travail à sa place. Je m’étais fait avoir plus d’une fois à son petit jeu.

Evander me rendit mon sourire.
Je me rendis alors compte que, tandis que j'observais ses créations, il avait sorti un appareil photo d'un recoin de son atelier improvisé.

"Ne bouge plus", me dit-il tout en levant son appareil. Il se déplaça un instant, afin de trouver le meilleur angle de vue, puis s'accroupit légèrement. Je l'entendis grommeler : "Les réglages, maintenant... Parfait..." Puis, après quelques secondes, il appuya sur le bouton, et un flash m'aveugla. Puis un second.

"Je préfère en faire une autre, au cas-où. Je ne suis pas un professionnel, tu comprends", s'excusa-t-il avec une petite moue dépitée.
Je fronçai les sourcils.

"Tu aurais pu me prévenir, je ne suis même pas coiffée !"

Evander éclata de rire et me répliqua avec un léger sourire en coin :

"Je croyais que tu t'en fichais. N'est-ce justement pas toi qui a dit tout à l'heure que cela n'avait aucune importance, car ils sécheraient ?"
"C'est vraiment pas sympa de reprendre mes paroles pour les renverser", boudai-je.

Il sourit en s'approchant de moi, et me prit par l'épaule.

"Allons, allons, ne boude pas, tu risquerais de créer des rides sur ton beau petit visage."

Je n'osai plus bouger. Immobile tout contre lui, je le sentis baisser son visage au niveau de mon cou. Son souffle contre cet endroit sensible... La pression de sa poigne sur ma hanche... Son bras enserré comme un étau dans mon dos... Sa proximité chaleureuse et rassurante... M'arrachèrent un frisson. Il s'en aperçut, je crois, car il resserra son étreinte, et mes pieds butèrent sur les siens alors que je me laissai attirer tout près de lui. Sans avoir le temps de réfléchir plus longtemps, je laissai reposer ma tête contre son torse en poussant un soupir de bien-être. Je sentis l'une de ses mains se détacher de mes hanches, et s'élever jusqu'à ma joue... A cet instant, un nouveau frisson, comme un brusque rappel à l'ordre, m'électrisa.

Une espèce de cloche d'alarme se mit à sonner dans ma tête, et je repoussai brusquement Evander. La surprise de ma réaction, tout autant que la force que j'y avais mis, le déstabilisèrent tant qu'il en perdit l'équilibre. Il se rattrapa à une chaise avant de tomber entièrement, mais le mouvement brutal qu'il fit alors entraîna la chute de ce qu'il y avait dessus. Les transistors qui se trouvaient dans un petit panier d'osier s'éparpillèrent tous au sol.

Gênée au plus haut point de mon comportement, mon visage devint rouge écrevisse. Je murmurai en lui tendant la main, afin de l'aider à se relever :

"Je suis désolée..."

Evander m'observa un long moment de ses intenses yeux bleus (ou peut-être qu'il s'agissait d'un très court moment, mais en tout cas j'eus l'impression que cela durait une éternité), avant de refuser mon aide et de se redresser tout seul. Je m'accroupis maladroitement et m'obligeais à remettre le panier en osier à sa place, avec tous les transistors à l'intérieur, tandis qu'Evander époussetait ses vêtements. Son regard me transperça à nouveau, et je me forçai à ne pas le regarder. J'avais tellement honte de moi...

"De quoi es-tu désolée, May ?", demanda-t-il si soudainement que cela me fit sursauter. Il n'y avait aucune agressivité dans sa voix, et pourtant j'eus l'impression que quoi que je dise, j'aurais faux. "De m'avoir fait tomber ou bien ?.." Je retins mon souffle. Qu'allait-il dire ? "Ou bien", reprit-il aussi doucereusement qu'avant, "d'avoir apprécié notre contact ?"

Je sentis le sang refluer de mon visage. Je me forçai à me relever, mais je compris exactement ce que je devais faire. Je pris une grande respiration afin de me donner du courage, et me tournai vers Evander :

"Nous sommes cousins."
"En réalité, non : nous ne le sommes pas. Tu sais aussi bien que moi que ton père n'a aucun lien génétique avec ma famille."

Il avait raison. D'ailleurs, c'était la principale raison pour laquelle ma grand-mère détestait sa belle-sœur Carmilla : celle-ci s'était fait un malsain plaisir d'exposer sa liaison extra-conjugale à toute la famille Addler. Mon grand-père avait alors été publiquement obligé d'avouer à ses propres parents, avec qui il partageait Cothelstone Manor à cette époque, qu'il était stérile. Afin de palier à l'envie de sa femme d'avoir un enfant, il avait fini par se résigner à payer le jardinier de l'époque pour que ce dernier couche avec sa femme, et ce jusqu'à ce qu'elle tombe enceinte et puisse enfanter. Grand-mère Phyllis m'avait dépeint avec tendresse ce sacrifice marital, d'autant plus qu'il avait fallu à son époux tout l'amour qu'il éprouvait pour elle pour avouer ce qui passait à ses yeux pour une faiblesse. Il ne l'avait fait, avait-elle insisté, que pour lui éviter le déshonneur public. Car alors, il avait demandé à sa famille, à toute sa famille, de ne pas révéler à qui que ce soit cet état de fait : il ne souhaitait pas que l'unique descendant des Alcott perde ses droits, ou ses privilèges, car il avait l'intention de l'élever comme son propre enfant et de lui transmettre son patronyme. Mon arrière grand-père avait réfléchi, considéré sa requête comme raisonnable, et l'avait approuvé. Son autorité de fer avait donc permis que, à sa mort, mon père ne soit pas déshérité.
Je me souviens que j'avais demandé plusieurs fois à mon père s'il avait déjà tenté de rechercher son véritable père, et à ma grand-mère si le jardinier avait tenté de prendre des nouvelles de son fils biologique. Dans les deux cas, la réponse avait été catégorique : non.

Je déglutis. De fait, il avait raison : mon père, Clark Addler, avait beau été reconnu par le frère de Carmilla Middlestone, il n'en restait pas moins qu'Evander et moi n'étions pas biologiquement cousins. Il n'empêchait cependant pas qu'une petite voix dans ma tête ne cesse de me répéter que j'avais tord. Que ce n'était pas parce que la vie nous avait offerte cette excuse toute prête que nous devions nous jeter dans les bras l'un de l'autre.

"Cela ne justifie rien, et tu le sais bien, Evander."

Il me lança un regard tellement meurtri que je sentis mon cœur se serrer dans ma poitrine. J'eus envie de me précipiter vers lui et de le reprendre dans mes bras pour le rassurer, mais je me forçai à n'en rien faire.

"Parlons d'autre chose, veux-tu ?"

Je le vis soupirer et baisser la tête. Lorsqu'il la releva, son regard me sembla plus calme, les traits de son visage plus détendus.

"Dans ce cas, je te propose de redescendre", me répondit-il. "Il se fait tard, Grand-mère ne va pas tarder à entrer dans la salle de réception accueillir ses invités. Et je suis à peu près persuadé que tu n'as aucune envie d'être absente à ce moment-là."

En effet, je ne tenais pas à m'attirer les foudres de Carmilla Middlestone dès le jour de mon arrivée. Je hochai la tête, soulagée qu'Evander n'ait pas cherché à insister sur le sujet de notre lien parental, et je le suivis dans l'escalier qui nous ramenait au second étage. Arrivée près de ma porte, nous nous séparâmes et regagnâmes nos chambres respectives pour nous préparer chacun de notre côté.
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Re: Cothelstone Manor (relecture)

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